Fondation Ling - page d'accueil
 

Fondation Ling
MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 3/décembre 1992

 

METISSAGE DES SOINS: L'ALLIANCE OU LA COMPETITION
LL3 - Edito - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

A TRAVERS LA CHINE : LE SESAME DU QIGONG
LL3 - A travers la Chine - Françoise Ducret / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

LA VISION DU MONDE, LA CULTURE, LES ARTS
LL3 - Vision du monde - Suzy et Henri Grand / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

SUZHOU, LA VENISE CHINOISE...
LL3 - Venise chinoise - Fabrice Piccard / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

MONASTERE DE SHAOLIN
LL3 - Shaolin - Danielle Bovy / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

A PROPOS DU QIGONG
LL3 - Qigong - Jacques Finger / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

RENCONTRE INSOLITE
LL3 - Rencontre insolite - Giselle Eberhard / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

LA TRAVERSEE D'UNE AVENUE
LL3 - Traversée - Jean-Pierre Marville / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

VOYAGER
LL3 - Voyager - Katharina Orville-Frei / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

LE METISSAGE VU DEPUIS LA RECEPTION D'UNE MATERNITE
LL3 - Métissage - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

GESTALT-THERAPIE
LL3 - Gestalt-thérapie - Alexis Burger / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

HATHA YOGA
LL3 - Hatha yoga - Bertrand Martin / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

ENRACINEMENT CIEL/TERRE
LL3 - Enracinement - Juliette Pilet / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

L'EUTONIE
LL3 - Eutonie - Marie-Claire Guinand / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

L'HYPNOSE, LANGAGE CORPOREL
LL3 - Hypnose - Joséphine Balken / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992


METISSAGE DES SOINS: L'ALLIANCE OU LA COMPETITION
LL3 - Edito - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

On le sait, nos sociétés occidentales font l'expérience d'un phénomène sans précédent dans l'Histoire : les voilà confrontées, bon gré mal gré, à leur identité planétaire. Le développement des technologies modernes et des réseaux de communications explique cette prise de conscience. La vitesse d'information est telle, qu'à chaque instant, n'importe qui peut être informé de ce qui est en train de se passer aux antipodes. Les moyens de déplacement, devenus si aisés, favorisent un brassage irrésistible des populations. Enfin, l'industrialisation progressive des nations et l'obsession de la croissance ont provoqué une telle instabilité économique et politique, que d'importants mouvements migratoires en découlent. Le résultat d'ensemble est un métissage impressionnant des populations. Il n'est plus une métropole au monde qui ne soit "bigarrée" sur le plan ethnique.

Cette réalité va de pair avec un autre phénomène : l'importation massive de méthodes thérapeutiques "exotiques". Que ce soit avec perplexité, méfiance ou émerveillement, les Occidentaux découvrent une multitude de méthodes de prévention et de guérison, fort différentes de celles auxquelles les avait accoutumé la médecine moderne des cent dernières années. C'est le cas pour les médecines traditionnelles asiatiques, africaines, amérindiennes, qui nous offrent un panorama des plus insolites. Tel guérisseur d'Afrique Centrale suture une plaie en s'aidant de fourmis guerrières du genre Dorylus , dont les mandibules fonctionnent à la manière d'agrafes. Tel ayurvédiste de Bénarès soigne un patient dépressif par un flux laminaire d'huile de sésame sur le front. Tel pharmacologue tibétain confectionne à Dharamsala des pilules anti-cancer, anti-hypertension ou anti-paralysie, en utilisant de l'or, du diamant, des rubis, et jusqu'à une centaine d'autres ingrédients minéraux, végétaux ou animaux. Tels médecins traditionnels de Chine Populaire recherchent un remède naturel contre le sida (ne sourions pas trop vite: cette même médecine a découvert, mille ans avant l'Europe, l'immunisation anti-variolique).

L'importation en Occident de ces méthodes thérapeutiques "pittoresques" connait un vif succès. Non seulement elles attirent des patients de plus en plus nombreux, mais elles ravivent l'intérêt pour nos propres méthodes naturelles ancestrales - et pour le point de vue "holistique" qu'elles sous.-tendent, dans la ligne d'un Paracelse (dont on célèbre l'an prochain le 500e anniversaire). Désormais, homéopathes, réflexologues, "harmonisateurs", naturopathes, iridologues, ostéopathes, magnétiseurs, rebouteux, guérisseurs et imposeurs de mains occupent une place bien en vue (et non clandestine comme naguère) dans le paysage thérapeutique contemporain.

Ces méthodes "alternatives" sont indirectement favorisées par les mécontentements que suscite la médecine scientifique. On reproche à celle-ci de se déshumaniser, de devenir mécaniste, d'aseptiser l'amour et la compassion, d'ignorer la dimension sacrée de l'homme. On se plaint de l'escalade des coûts de la santé, de leur mauvaise gestion politique et économique, de la surenchère aberrante des budgets d'assurance-maladie - autant de calamités ayant pour effet d'instaurer un climat de concurrence chez les soignants et d'insécurité chez les soignés.

Il est donc compréhensible que ceux-ci se tournent vers les médecines naturelles, non seulement parce qu'elles coûtent moins cher, mais parce qu'elles les soignent dans leur intégrité physique, mentale et spirituelle - sans les réduire à un simple organisme malade. Cela ne signifie pas que les patients renoncent pour autant aux avantages de la médecine moderne, dont l'efficacité reste indubitable, en dépit de ses inconvénients. Ils y recourent en même temps et trient "dans le tas".

De ce fait, au métissage des populations s'ajoute celui des soins, l'itinéraire thérapeutique de bien des malades se caractérisant par cette consultation hybride. Entre pendule et scanner, les patients concoctent eux-mêmes leur propre "menu" de soins. Mais cette démarche s'accompagne aussi d'anxiété, de frustrations indicibles, de doutes, de culpabilité - sentiments oppressants entretenus par le divorce de la médecine moderne et des médecines naturelles. En effet, nombre de médecins imprégnés de doxa scientifique, clament leur scepticisme et mettent en garde leurs patients. Forts de leurs dogmes et de leur foi en une Science prétendument infaillible, d'aucuns jettent carrément, du haut de leur chaire, l'anathème sur les "charlatans" des médecines complémentaires.* Ceux-là n'ont pas encore compris le problème complexe du métissage, qui s'éclaire mieux par un regard anthropologique sur la santé et la maladie que par d'étroites convictions idéologiques. Herbes, charmes et potions vendues dans nos drogueries comme dans les botánicas du Mexique ou les bazars chinois ont leur raison d'être, même si l'acheteur a programmé dans la même semaine une résonance magnétique nucléaire au plus proche hôpital.

D'autres médecins, et ils sont de plus en plus nombreux, commencent à mieux saisir ce phénomène et espèrent trouver de nouvelles stratégies de concertation entre les soignants de tous bords, dans un esprit d'alliance - à ne pas confondre avec je ne sais quel syncrétisme (mot-épouvantail à la mode). La médecine du futur passe par ce chemin-là.

Le fil rouge de ce numéro trois de La Lettre est précisément le métissage. Pour nos illustrations, nous avons choisi - entre autres - des fragments de fresques préhistoriques, afin de célébrer l'instant où se manifeste, pour la première fois au monde, l'activité symbolique de l'Esprit et son aptitude à produire du Sens, aux aurores de l'humanité, bien avant l'explosion des nationalismes imbéciles, des doctrines fanatiques et du scientisme tout-terrain.

* Ne dit-on pas que la chaire est faible?

haut de la page

A TRAVERS LA CHINE : LE SESAME DU QIGONG
LL3 - A travers la Chine - Françoise Ducret / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Cet été, portant bien haut la bannière de notre Fondation, deux délégations des "Ling de l'Ouest" se sont aventurées en terre chinoise. Sans doute, à chacun des voyageurs ce périple aura laissé un parfum différent, et c'est pour faire partager un peu de cette saveur que nous publions ici deux compte-rendus et quelques extraits tirés des "journaux de bord" des deux voyages, choisis par la rédaction.

Visiter la Chine en trois semaines est faisable. La preuve, treize audacieux ont dépassé leurs craintes de la vie en groupe, des visites égratignées de sites millénaires, des sauts de puce à pas de géants par-dessus des provinces plus vastes que trois fois la France, avec le pari fou de se frotter à l'âme chinoise. Le voyage n'alla pas sans quelques désagréments, et quelques désillusions. Il est toujours loin du rêve à la réalité. Mais ce qui est fabuleux avec la Chine, c'est que la réalité dépasse la fiction et que rares sont ceux qui sont revenus sans avoir attrapé le virus de la "chinusite" ou sans avoir ravivé leur fascination pour cet autre monde, cet univers totalement étrange à notre vision du monde, impensable pour des esprits imbibés de culture occidentale, fût-elle marquée par des influences et une paternité perse, égyptienne, arabe, grecque ou romaine.

Le Qigong, une méthode, une voie. Tel était le thème ambitieux de notre voyage. Car en plus des villes et des temples taoïstes ou bouddhistes, des jardins et des lieux de production (thé, soie) incontournables et décevants, des sites historiques, incontournables et sublimes, nous eûmes le plaisir de rencontrer des adeptes de cet art. Ce privilège nous fit pénétrer - oh, d'un bien infime pas! - à la rencontre de ce peuple. Car non seulement nous avons croisé les Chinois, le matin, à l'aube, dans les parcs ou sur les trottoirs, mais nous avons participé à cet étrange culte du corps et de l'univers, nous mêlant aux nombreux groupes sportifs du troisième âge, admirant la fougue matinale des danseurs du quatrième âge, nous infiltrant entre les démonstrations de combats à l'épée, à mains nues (taijiquan), ou observant quelques curiosités: solitaires poursuivant d'étranges conversations corporelles avec les arbres, femmes jouant de l'éventail, escouade de gosses fort disciplinés dans leur apprentissage de quelque forme savante. Notre Qigong de la grue suscita quelques curiosités, ou plutôt nos visages. Car nous n'étions pas les seuls à rentrer dans la peau de cet oiseau. Nous avons rencontré d'autres groupes pratiquant de concert et nous fûmes même rejoints un matin par un adepte sauvage dans la cour charbonneuse de notre hôtel. Cela c'était pour la part improvisée du petit matin, la plus spontanée et vivante, Mais nous avons goûté aussi à l'esprit savant, à la théorie et aux démonstrations de différentes écoles, les unes très thérapeutiques, les autres ésotériques ou, à l'inverse, purement physiques, comme nous le montrèrent les boxeurs de Datong. Des rencontres parfois fascinantes qui nous firent pénétrer sur les chemins de la magie et des hôpitaux, mais des rencontres fugitives, des effleurements à peine esquissés, un regard, un mot parfois que le fabuleux Zhuang, notre guide, cherchait à traduire avec sérieux. Le temps était trop court. Pour entrer dans ces écoles, en comprendre le sens, il faudrait y passer des mois et des années... et apprendre le chinois.

Pékin, Datong, Wutaishan, Taiyuan, Xi'an, Chengdu, Shanghai, Hangzhou et 50 millions de Chinois qui pratiquent le Qigong, ceux des 3 sectes bouddhistes et des 5 écoles ésotériques taoïstes. Et vous avez dit trois semaines pour voir et appréhender tout ça?

haut de la page

LA VISION DU MONDE, LA CULTURE, LES ARTS
LL3 - Vision du monde - Suzy et Henri Grand / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Vaste programme à l'échelle du continent, que les participants au deuxième voyage LING s'apprêtaient à parcourir de Pékin à Hong-Kong.

La capitale d'abord: il faudrait s'y établir plus de quatre jours pour "digérer" tant d'impressions nouvelles. Le trafic: marée de bicyclettes et de piétons qui déferlent sans heurts entre les voitures, les bus et parfois les éventaires des petits marchands, les temples "anciens", fraîchement repeints ou même en cours de reconstruction, la cité autrefois interdite et aujourd'hui ouverte à 250'000 visiteurs par jour, la grande muraille littéralement couverte par une procession de touristes ... chinois pour la plupart, enfin la traversée épique de la gare ... surpeuplée elle aussi.

Une nuit en couchettes "molles" nous permet d'atteindre à l'aube Luoyang où nous attendent les 100'000 vieux bouddhas figés dans le roc de Long Men, et Shaolin où de jeunes moines taoïstes nous feront une étonnante démonstation de gongfu. L'esprit de ces lieux pénètre à tel point certains participants qu'ils ont beaucoup de peine à s'en arracher.

Autre "temps fort", vécu à Xian celui-là, où par une radieuse journée nous rencontrons les soldats de la fabuleuse armée de terre cuite de la dynastie des Qin... ou plus exactement une infime partie de cette armée car, comme nous l'apprend l'archéologue qui reçoit la délégation LING, les Chinois se contentent de faire des sondages dans leurs innombrables tombeaux et laissent ces trésors sous la terre qui les protège depuis des siècles ... Belle leçon de sagesse!

Vol pour Shanghaï; le groupe goûte moins l'atmosphère "coloniale - décrépite" ou stressante et affairiste de cette mégapole que le charme de la nature chinoise parcourue en fin de séjour: infinité des tons de verts des cultures entrecoupées de larges canaux, charme des jardins si "élaborés" de Suzhou ... même si nous les avons vus sous la pluie, lumière tamisée du couchant qui rend les monts karstiques de Guilin quasiment irréels.

Fascinés par toutes nos découvertes nous redoutions le passage à Hong-Kong ... ce fut peut-être un aperçu de la Chine de demain.

Le vaste programme qui nous était proposé, l'avons-nous réalisé ? Oui ... après réflexion. Mais un oui empreint de modestie ! Nous avons passé très exactement 17 jours sur le sol de la République: un tel laps de temps nous interdit, bien sûr, tout jugement définitif, toute synthèse prétentieuse. Cependant, villes et campagnes, temples et musées, quelques éclairages, certaines rencontres, des entretiens aussi nous ont laissé entrevoir la Chine : Chine impériale et millénaire, Chine en pleine mutation, prise dans "l'accélération de l'histoire".

Et puis notre voyage avait le privilège, comme le premier du reste, de bénéficier de la présence de M. Zhuang Yuanyong. Rare privilège en effet de pouvoir disposer de la vaste culture de ce "vrai" Chinois. Avec une patience jamais en défaut, il a su répondre à nos questions, en susciter d'autres aussi. Zhuang nous a communiqué la passion qu'il nourrit pour son pays; passion raisonnée, lucide, inquiète parfois, qui n'exclut pas les formidables défis auxquels la Chine est confrontée. Si nous admettons que le but du voyage est atteint, c'est en bonne partie à lui que nous le devons, et à la Fondation LING aussi. Ce n'est pas l'effet d'un heureux hasard qui nous a valu ce compagnon de qualité mais bien l'intérêt qu'il porte à la Fondation et l'amitié qui le lie à son président.

haut de la page

MONASTERE DE SHAOLIN
LL3 - Shaolin - Danielle Bovy / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Célèbre pour ses arts martiaux séculaires. Ombragé, aéré malgré la foule. Les moines en fonction sont étonnament centrés, aucune communication avec les visiteurs. Dans la salle ancienne où les moines s'entraînaient, le sol pavé est complètement affaissé à certains endroits. Dans une cour ombragée, démonstration par cinq ou six jeunes moines de 7 à 25 ans de quelques formes de kungfu, boxe du singe, de l'aigle, le bol cassé, la cuirasse de qi au plexus qui résiste au choc d'une poutre propulsée énergiquement par d'autres moines.

haut de la page

A PROPOS DU QIGONG
LL3 - Qigong - Jacques Finger / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

A ma question de savoir où aller pour notre exercice matinal, le guide du jour me répond, puis, bizarre, ajoute :"But I cannot play qigong". Drôle de remarque!

Jouer du qigong, comme jouer d'un instrument. En maîtriser si parfaitement la technique que vous ne savez plus si vous jouez du piano ou si le piano joue avec vous.

Jouer le qigong, comme jouer Orphée au théâtre. Et connaître si complètement toutes les inflexions du texte qu'Eurydice, cette fois, revient pour toujours.

Jouer au qigong, comme un enfant joue à la marelle. Qu'il y joue si simplement que trois bonds seulement lui suffisent pour atteindre le Paradis.

Oui, vraiment une drôle de remarque qu'a faite le guide.

haut de la page

RENCONTRE INSOLITE
LL3 - Rencontre insolite - Giselle Eberhard / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Un cavalier sur un cheval noir, lancé en plein galop, les pattes à l'horizontale. Juste derrière lui, un autre cavalier, penché sur l'encolure de sa monture, semble le poursuivre. Plus loin, d'autres chevaux écumants, en pleine course. Au milieu, un grand espace vide, planté d'une silhouette d'arbre pour unique décor.

Le premier cavalier se retourne sur sa selle, essayant de retenir sa monture. Mais ce ne sont pas ses poursuivants qu'il cherche à apercevoir. Son oeil se fixe sur une petite balle rouge et blanche au centre de la scène, qu'il a visiblement dépassée dans sa course. Soudain je remarque que tous ces cavaliers tiennent dans leur main un long bâton recourbé à un bout, et qu'ils galopent vers le point central.

Enfin je saisis: à 1'300 ans de distance, j'assiste à un match de polo de l'époque Tang, fixé dans toute sa fraîcheur sur les murs de la tombe de Li Xian (musée historique du Shaanxi, Xi'an).

haut de la page

LA TRAVERSEE D'UNE AVENUE
LL3 - Traversée - Jean-Pierre Marville / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Il est à peu près 8 heures du matin dans une ville du sud. Je m'apprête à faire un geste semblable à ceux que nous faisons par milliers dans une vie : traverser une avenue. Mais c'est le premier choc: l'entreprise semble totalement irréalisable. Un flot si dru de cyclistes déferle, guidon contre guidon, roue contre roue, en rangs si serrés que le passage en est complètement obstrué. Plus les minutes s'écoulent, plus l'espoir apparaît dérisoirement vain. Comment espérer un brusque assèchement de ce nouveau et insolite fleuve jaune? Je traverse un rang, puis un deuxième et me voilà au centre; le frôlement des cyclistes, le crépitement des coups de pédales, le tintamarre joyeux des sonnettes m'envahissent de toutes parts. Je m'attends à chaque seconde à être percuté, culbuté, disloqué par la force inexorable de cette foule à deux roues. Et tout à coup je vois : ces regards innombrables, ces visages presque lunaires, la danse mélodieuse de tous ces corps, tout cela semble un instant s'arrêter et se fondre en un corps gigantesque aux écailles multicolores, aux ondulations harmonieuses. Et alors émerge des eaux profondes du temps le dragon mythique, majestueux et presqu'amical, qui semble me regarder mi amusé mi étonné de ses mille yeux.

haut de la page

VOYAGER
LL3 - Voyager - Katharina Orville-Frei / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

"Voyager est dangereux. Beaucoup ne reviennent jamais et celui qui revient est un autre, ce qui est également dangereux" disait mon grand'père.

J'ai voyagé un peu. Amérique du Nord, Amérique du Sud, Australie, Indonésie. Je suis revenue, à chaque fois, et il m'a semblé être restée toujours la même.

Quand j'ai décroché le combiné pour prendre le premier rendez-vous ce mardi matin du mois de mai, je ne savais pas quel genre de voyage j'allais entreprendre. Les battements rapides de mon coeur m'indiquaient juste que ce que j'allais faire avait son importance.

Voyage vers l'intérieur. Pas besoin de faire des milliers de kilomètres pour qu'un nouveau monde s'ouvre à vous. Découverte d'autres dimensions. Retour vers l'enfance, vers cette petite fille bien sage. Laisser tomber les oeillères, devenir consciente. Souffrance, larmes, agonie. Libération, espoir, rire.

Ecrire.

Sûr que je ne serai plus la même au terme de ce voyage-là.

Dangereux?

haut de la page

LE METISSAGE VU DEPUIS LA RECEPTION D'UNE MATERNITE
LL3 - Métissage - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

J'ai travaillé pendant quatre ans aux admissions de la Maternité d'un hôpital vaudois. Avec mes collègues, nous étions chargées, entre autres, de renseigner et d'orienter les visiteurs, d'accueillir et de faire les fiches d'entrée des patientes venant pour des consultations spécialisées ou pour des hospitalisations.

Même dans le meilleur des cas - quand il ne souffre pas et n'est pas trop inquiet - le profane a quelque peine à s'orienter dans le labyrinthe géographique et organisationnel d'un grand hôpital, il est désarçonné par le jargon médical et un peu impressionné par ce monde peuplé de blouses blanches. De plus, gynécologie et obstétrique touchent cette région située entre le nombril et les genoux où se logent tant de mystères, tant de pudeurs, tant de choses inavouables... Il n'est donc pas étonnant que des patientes arrivent fréquemment avec des demandes obscures et insondables, sujettes parfois à d'étranges métamorphoses. Ainsi l'on voit la gynécologie se transformer en génétique, le prématuré en prénatal, les colonoscopies en colposcopies ou en endoscopies, la stérilité en stérilisation...

Pour éviter des erreurs d'aiguillage, nous devons donc mener - avec le plus de délicatesse possible - un interrogatoire assez serré, et cela avant même de faire l'admission. Ensuite il faut remplir une fiche administrative, en posant, là encore, beaucoup de questions, dont certaines peuvent paraître byzantines, ou indiscrètes: pourquoi diable faut-il donc donner le nom de jeune fille de sa mère? en quoi la religion de la patiente concerne-t-elle le consultant de gynécologie? à quoi cela sert-il de savoir par quel moyen de transport la patiente est arrivée à l'hôpital?

La manière dont on procèdera à ce questionnaire ne sera pas sans avoir des répercussions pour la suite. Mise en confiance, la patiente profitera peut-être de ce tête-à-tête avec une blouse blanche pas trop imposante pour poser des questions, parfois assez "chargées" ("J'ai avorté il y a 2 ans, vous croyez qu'il faut le dire au docteur?", "c'est ici qu'on fait les tests SIDA?", "est-ce que vous direz à mon mari pourquoi je viens?"...). A l'inverse, une patiente qui se sent brusquée lors des formalités administratives qui constituent son premier contact avec l'hôpital risque ensuite de se montrer beaucoup plus anxieuse, plus réticente avec les soignants.

Mais à ces difficultés de routine inhérentes au travail dans le domaine de la santé s'ajoutent de plus en plus souvent des problèmes d'écart linguistique et culturel. Cela commence déjà avec le nom. Imaginez ce que ressent l'espagnole ou l'italienne soupçonnée de concubinage parce qu'elle ne porte pas le nom de son mari, et qui se voit d'office imposer le nom de famille de son conjoint pour satisfaire aux exigences administratives! Il existe des pays où la distinction entre le nom de famille et le prénom n'a pas le même sens que chez nous : comment dans ce cas remplir les formulaires réglementaires? Dans certaines régions de notre globe, le nom qui figure dans les papiers d'identité n'est pas forcémment celui connu par les proches. Ainsi, la seule manière de retrouver le nom d'une accouchée sri-lankaise serait d'énumérer aux visiteurs qui la cherchent les noms de toutes les sri-lankaises séjournant dans le service à ce moment-là, ce qui violerait tous les règlements, y compris le secret médical. Mais par ailleurs, comment renvoyer ces visiteurs, venus parfois de loin pour entourer leur concitoyenne ou leur parente? Enfin, comment faire comprendre à une personne venant des antipodes que paradoxalement, le domicile n'est pas simplement le lieu où l'on habite, et que l'on est pas forcémment originaire du pays dont on est le ressortissant?

Voici quelques exemples du genre de malentendus auxquels on se heurte quotidiennement:

Un Africain dont la femme est dans la salle d'accouchement remplit au guichet les papiers d'admission. Nous lui demandons s'ils sont mariés. "Oui, dit-il, mais au village, pas en ville". Perplexes, nous tentons une autre approche: "C'est pour savoir quel nom portera le bébé". Soulagé, il nous répond avec un grand sourire "Ah, mais vous pouvez lui donner le nom que vous préférez!"

Une jeune femme s'exprimant difficilement en français, accompagnée d'une amie, demande une consultation gynécologique en urgence. Nous remplissons ses papiers d'admission et l'adressons à la consultation. Un instant plus tard, coup de fil irrité de l'infirmière: c'est pour l'autre dame qu'il fallait faire les papiers, il faut tout recommencer. Revenue au guichet, la jeune femme m'a expliqué qu'elle avait voulu faire bénéficier son amie, qui venait d'arriver en Suisse, de son assurance...

Au milieu de la matinée arrive une quinzaine de personnes pour voir une accouchée sri-lankaise. On essaie de leur expliquer que c'est justement l'heure de la tournée des médecins, que les horaires de visite... Mais le porte-parole de la délégation ne se laisse pas démonter par les exigences des rituels médicaux: "Vous comprenez, nous devons la voir, nous sommes du même village"...

Comment rester sensible à la générosité, à la solidarité, à l'humour qui s'expriment dans ces situations, alors qu'ils entraînent immanquablement un surcroît de travail? Dans les exemples cités ci-dessus, les barrières culturelles peuvent être franchies en faisant preuve d'un peu de patience: la négociation reste possible. Dans d'autres cas, notre ignorance ou notre ethnocentrisme peuvent heurter la sensibilité des personnes intéressées, et conduire à une impasse.

Que cache donc l'apparente indifférence de cet Africain envers sa femme, qui vient d'accoucher? Non, il ne veut pas la voir, non, il ne veut pas lui téléphoner, il veut juste parler à sa soeur, qui est à son chevet. La réceptionniste, débordée et quelque peu impatiente est tentée de lui rétorquer qu'il n'y a qu'a... Or, il y a peut-être une coutume qui interdit à cet homme de voir sa femme à ce moment particulier...

Pourquoi cette mère persiste-t-elle depuis plusieurs jours à trouver des prétextes alambiqués pour ne pas choisir un prénom pour son enfant? Là encore, les exigences bureaucratiques nous empêchent de respecter cette réticence, peut-être dictée par des raisons culturelles.

Qu'avons-nous dit, quelle sensibilité avons-nous froissée, pour que ce futur père, pourtant très aimable et ouvert il y a un instant, affiche soudain un air absent et un mutisme obstiné? Nous ne le saurons jamais.

Malheureusement, les conditions de travail actuelles tendent plutôt à décourager le personnel de s'investir personnellement dans son travail, même s'il est modeste. Les réceptionnistes ne reçoivent pas de formation particulière qui les préparerait à ce type de situations, et la répartition des tâches ne leur laisse pas le temps nécessaire pour résoudre les énigmes d'ordre culturel. Dès lors, l'arrivée d'une étrangère au guichet est vécue surtout comme une surcharge de travail et non pas comme un enrichissement, et la tentation est grande de conclure que s'"ils" ne comprennent pas nos exigences, notre jargon, nos rituels, c'est qu'"ils" sont bêtes, sous-développés, incultes... Et c'est de cela que se nourrit le racisme au quotidien, ou plus simplement le "nombrilisme" culturel.

A quand une clinique "nomade"?

haut de la page

GESTALT-THERAPIE
LL3 - Gestalt-thérapie - Alexis Burger / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Il y a tant de façons de s'intéresser au corps, tant de "corps" différents auxquels s'intéresser! Telle pourrait être la conclusion provisoire du séminaire de la Fondation Ling consacré à l'étude comparative des approches psycho-corporelles. C'est en tant que praticien et formateur en Gestalt-thérapie que j'y participe. Il s'agit d'un séminaire interdisciplinaire; ce type d'approche présente de nombreux avantages, ainsi que quelques difficultés. Quel défi que de définir des points communs à des pratiques diverses, toutes concernées par la médiation corporelle (outre la Gestalt, l'eutonie, le shiatsu, l'ayurvéda et l'hypnose eriksonienne)! Allons-nous parler de la même chose lorsque nous employons des termes aussi riches de sens que "corps", "conscience corporelle", "corps psychique" ou "travail corporel"? Je m'enrichis à entendre les uns et les autres développer leurs points de vue, faire l'effort de rendre leur discours accessible aux praticiens des autres disciplines. Une question me reste: comparons-nous des pratiques ou des praticiens ?

La Gestalt, une psychothérapie au carrefour des approches verbales et corporelles.

Qu'il s'agisse de thérapies où de groupes de formation, la Gestalt met l'accent sur le corps. Lequel ? Il s'agit plutôt d'un corps à entendre que d'un corps à utiliser; d'un corps qui produit des messages plutôt que d'un corps porteur de symptômes multiples. Nous envisageons, François Zanone et moi-même, le malaise qui amène un patient à consulter, dans ses dimensions rationnelles, émotionnelles et corporelles. Ce dernier aspect est d'autant plus important qu'il est le plus occulté par notre culture, culture qui privilégie les canaux de communication rationnels et émotionnels. Dans l'optique gestaltiste, le traitement va inclure le développement d'une conscience sensorielle (sensory awareness) qui permettra au patient de se prendre en charge de façon plus globale et qui lui fera découvrir des ressources insoupçonnées, à même de le faire sortir de son mal-être. Il ne s'agit donc pas tant, en Gestalt, de faire faire au corps des choses qui induiraient un mieux-être (comme en yoga, dans les massages ou en bio-énergie). Il s'agit plutôt de développer l'attention consciente aux manifestations proprioceptives (ressenti corporel). Elles sont toujours là, toujours changeantes, quoique généralement méconnues.

Corps du patient, corps du soignant...

Dans les groupes que nous proposons, le corps du Gestalt-thérapeute est au centre du processus de formation. Nous développons l'usage du ressenti corporel comme un élément fondamental de la formation du praticien. Ainsi, les messages corporels ne servent-ils pas seulement à aider le patient à aller mieux; ils aident aussi le thérapeute lui-même à travailler au plus près de ses capacités. Cet usage du ressenti corporel par le praticien est un des outils fondamentaux lui permettant de découvrir son style, de travailler à l'aise et de réagir précocement à la survenue de l'épuisement professionnel (burn out).

haut de la page

HATHA YOGA
LL3 - Hatha yoga - Bertrand Martin / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Selon l'Ayurveda, science de la vie et médecine traditionnelle indienne, la pratique du yoga est une mesure préventive et thérapeutique importante et naturelle qui permet d'assurer une bonne santé. Patanjali a énuméré et décrit les huit branches du yoga et des pratiques yogiques qui sont: régulation naturelle du système nerveux, discipline, purification, postures (Hatha Yoga), mise en silence de l'esprit, contemplation, éveil de la conscience et état d'équilibre parfait.

La pratique du Hatha yoga comprend des postures et des exercices respiratoires. Leurs effets sont multiples: relaxation et tonus musculaire, assouplissement et extension des ligaments et tendons, assouplissement des articulations, relaxation et tonus du système nerveux, stimulation de la circulation sanguine, massage des organes internes, régularisation de la sécrétion des hormones, stimulation et équilibrage des centres d'énergie (marmas), et apaisement de l'esprit.

Par la pratique régulière du yoga, nous devenons maîtres de nous-mêmes, en bonne santé, détendus, pleins d'énergie. Avec un corps fonctionnant parfaitement, l'esprit libre de toute perturbation émotionnelle, calmes en toute situation, nous sommes alors prêts à exercer une activité dynamique au service de l'humanité.

haut de la page

ENRACINEMENT CIEL/TERRE
LL3 - Enracinement - Juliette Pilet / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Au carrefour de la relation soignant-soigné, les chemins s'ouvraient multiples à notre réflexion. Comparer la diversité des méthodes nous a ramenés au coeur même de ce qui fait qu'une relation thérapeutique puisse s'ouvrir à l'efficace. Mais aussi à la question de ce que représente pour chacun de nous le concept de "conscience corporelle ou sensorielle".

"Ce que le Yin/Yang ne peut sonder, dénote les Esprits" (Su Wen)

Des mots pour l'écrire :

Dans ma pratique du shiatsu - méthode japonaise du toucher énergétique des méridiens selon la tradition chinoise - je suis particulièrement proche du corporel et pourtant, je ne peux être plus proche de l'invisible. "Allez à la racine, disent nos maîtres, les choses importantes ne sont pas visibles".

Par analogie, je dirais que je ressens la personne soignée telle une histoire écrite dont ni elle ni moi ne connaîtrait l'écrivain.

Ainsi, de l'écriture au lecteur / mais, avant l'écriture : la main / avant la main : la pensée / la pensée née du vécu / au coeur du vécu : l'être obscur inséré, / l'Etre à naître ... peut-être.

Shiatsu, le doigt, la main, articulation sensible, passage vers l'expression, passage de l'im-pression ressentie, idée aussi d'appui sur..., de soutien à ... l'autre.

Le toucher de l'autre. Un contact à l'évidence du vivant, toujours étonnant, multiple en interférences pas toujours claires. Opacité de strates insondées, résonances en moi-même, à sereine distance... où s'inscrit le Sens?

Bien sûr, le Yin/Yang, les essences, les souffles, les zones de l'énergie, les puits si bien nommés, les saisons; plus au fond encore, les esprits. Les HUN stimulant l'imaginaire, la créativité, les PO ancrés dans la mémoire des non-dits, des peurs. Et le SHENMING du Coeur - jusqu'où éclaire-t-il les profondeurs de l'être?

Il y a le MOMENT. Toucher... écoute de ce moment du top, du déclic d'un éveil encore non révélé à la conscience. Par excellence c'est le point interactif soignant-soigné qui ouvre la voie à la méthode enrichie d'un savoir-faire renouvelé.

Les mots pour le dire? Aussi bien bâiller, grogner... sourire en regards entendus. Aussi bien les pleurs.

Pour moi, c'est le moment humble, émerveillé au seuil du mystère vivant.

"Toutes les mesures sont non-mesures, avec mon intuition, quel rapport?"
(Shodoka Daishi)

haut de la page

L'EUTONIE
LL3 - Eutonie - Marie-Claire Guinand / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Marie-Claire Guinand, physiothérapeute et eutoniste, exerce à Lausanne l'eutonie en tant que telle, ainsi que dans ses applications physiothérapeutiques et psychothérapeutiques, en cothérapie avec médecins et psychiatres. Personnalité reconnue pour sa compétence de praticienne et d'enseignante en ces domaines, membre de la Fondation Ling, elle a accepté de rédiger pour La Lettre cette brève introduction à l'eutonie. Ce texte préparera utilement les membres intéressés à la conférence qu'elle donnera sur ce même thème le vendredi 19 mars 1993, conférence qui sera suivie toute la matinée du lendemain, samedi 20 mars d'un séminaire organisé par elle et la Fondation Ling sur les applications de l'eutonie, en collaboration avec Mmes Françoise Balmer, Florence Laederach et M. Albert Jaton . (Ce séminaire sera ouvert à tous et toutes, une information plus détaillée et un bulletin d'inscription parviendront prochainement aux membres de la Fondation intéressés par cette manifestation).

Bien que l'eutonie Gerda Alexander soit une technique d'origine allemande, elle n'est pas sans liens avec la Suisse romande, puisque la jeune Gerda, passionnée de musique et de danse, a fait des études de rythmique Jacques Dalcroze en Allemagne, chez un élève de "Maître Jacques" dans les années 20.

La première guerre mondiale a mis brutalement fin au projet culturel et artistique d'envergure que conduisait Jacques Dalcroze à l'école d'art scénique de Hellerau près de Dresde. Bien que cette expérience n'ait duré que trois ans, de 1911 à 1914, son influence sur le mouvement de la rythmique allemande restera décisive, grâce aussi à l'apport du genevois Appia, dont le public lausannois a pu faire connaissance à travers une récente exposition.

En réaction à l'emprise grandissante - et déshumanisante - de la société industrielle, se développent déjà au début du siècle des pratiques et des réflexions sur le rapport entre l'homme et la nature, entre l'esprit et le corps, sur l'unité de l'être. Dans le domaine corporel, des écoles de danse et de gymnastique "organique" voient le jour, notamment en Allemagne. Si chacune de ces nouvelles écoles a son style assez typé, qu'est-ce alors que le mouvement naturel ? se demande Gerda. Comment le solliciter, l'éduquer ? Existe-t-il seulement ?

Au début des années 30, elle émigre au Danemark, où elle travaille comme professeur de rythmique. Elle y restera jusqu'à la fin de sa vie professionnelle. Sa formation, son sens aigu de l'observation, intuition et créativité, et - last but not least - d'importants problèmes de santé, vont donner une orientation originale à son travail.

De quoi s'agit-il ? L'originalité de la pratique de l'eutonie réside dans la relation à "l'intériorité" corporelle qu'elle propose, par une "écoute" constante des sensations du corps au repos, en mouvement, en relation. Sentir est le maître-mot. Porter son attention sur les sensations animant telle partie du corps, tel mouvement, tel toucher. Prendre conscience des sensations liées au contact avec un objet ou avec une autre personne. Découvrir consciemment le confort ou l'inconfort d'une position, de la respiration, le plaisir de bâiller et de s'étirer. Prendre conscience de ses raideurs, ses crispations, ses tensions... en apprenant à discerner toujours mieux ses sensations, à mieux organiser ce qui favorise le bien-être, harmonise le tonus, unifie.

"Le mot eutonie (du grec eu = bien, harmonieux, juste, et tonos = tonus = tension) a été créé en 1957 pour traduire l'idée d'une tonicité harmonieusement équilibrée et en adaptation constante, en rapport juste avec la situation ou l'action à vivre", écrit Gerda Alexander*.

La prise de conscience sensorielle du corps, au service d'une tonicité adaptative et harmonieuse, est le principe fondamental qui soustend les différentes pratiques de l'eutonie. Celles-ci vont de la relaxation profonde à l'utilisation optimale de la force, dans des étirements, des enchaînements de mouvements libres ou fixés en une forme précise, dans le travail sur la posture, les gestes quotidiens, la marche. Des exercices peuvent être proposés sous forme de travail individuel ou relationnel, à deux, à trois, ou en groupe. Si la relaxation est une des pratiques de l'eutonie, elle n'en est pas le seul objectif. Elle n'est qu'une modalité tonique parmi d'autres.

Outre le domaine de l'éducation corporelle dans la rythmique dont elle est issue, l'eutonie suscite de l'intérêt parmi d'autres "professions du corps", telles que par exemple la physiothérapie, la thérapie psychomotrice, l'éducation physique, la danse, les métiers de la scène, etc.

Par la relation intime à soi-même qu'elle travaille et approfondit, et par le travail relationnel qu'elle propose, elle peut trouver sa place dans un contexte pédagogique ou psychothérapeutique, sous forme d'une collaboration eutoniste-psychothérapeute. Il y a là un vaste champ de recherches - encore peu exploré - sur les liens entre émotions et sensations corporelles, histoire personnelle et sensations, modes relationnels et sensations...

Mais si l'eutonie peut se situer en complémentarité fructueuse avec certaines professions, notamment dans les domaines "du corps et de l'esprit", elle n'en est pas moins devenue une pratique professionnelle à part entière. Elle est enseignée au cours d'une formation spécialisée d'assez longue durée, en Europe et au Canada. Actuellement encore ces écoles sont hélas entièrement privées, donc coûteuses, ce qui explique le petit nombre d'eutonistes professionnels et leur difficulté à se faire reconnaître.

J'ai essayé de dire brièvement ce qu'est l'eutonie. Tout un travail reste à faire pour conceptualiser, élaguer, ordonner - dans une réflexion dynamique - le riche héritage que Gerda Alexander a laissé, pour contribuer au mieux aux objectifs formulés dans sa propre définition : "L'eutonie propose une recherche, adaptée au monde occidental pour aider l'homme de notre temps à atteindre une conscience approfondie de sa propre réalité corporelle et spirituelle dans une véritable unité. Elle l'invite à approfondir cette découverte, non en se retirant du monde, mais par un élargissement de sa conscience quotidienne, par lequel il libérera ses forces créatrices, dans un meilleur ajustement à toutes les situations de la vie".*

* Ces deux citations de Gerda Alexander sont tirées de son livre "Le corps retrouvé par l'eutonie" Tchou 1967.

haut de la page

L'HYPNOSE, LANGAGE CORPOREL
LL3 - Hypnose - Joséphine Balken / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1992

Nous communiquons plus que ce que nous disons. En plus des mots, sons différenciés et différents, nous réagissons aussi au son de la voix, à l'intonation, au rythme, à l'attitude, à la mimique, aux gestes, aux mouvements du corps, tout comme les êtres vivants qui n'ont pas de langage verbal, codifié. L'hypnose est un moyen qui permet justement de "focaliser" sur d'autres "récepteurs" que ceux utilisés habituellement, et même si on "entend" quelque part des mots (parfois sans "écouter" vraiment), l'attention est dirigée plutôt vers d'autres sensations habituellement négligées. De ce fait, l'hypnose permet une "ouverture" d'esprit qui mène vers de nouvelles "voies" (associations) utiles pour une meilleure adaptation.

L'hypnose est un phénomène essentiellement relationnel, c'est à dire une communication. Il est vrai que les conceptions de l'hypnose se sont modifiées suivant les époques et les idées dominantes du moment sur la compréhension du monde. Du fluide animal et magnétique de Mesmer, en passant par le somnambulisme, l'hystérie, la suggestion, l'hypnose en est arrivée à être actuellement considérée comme un "simple" phénomène psychologique inhérent à la modalité relationnelle, un phénomène de communication, qui tient compte surtout des aspects analogiques et non-verbaux. Il s'agit d'une relation "d'accordage" (D. Stern), une "participation " (Lévy-Bruehl) où l'expérience de soi est en même temps expérience de l'autre (Lévinas). Dans ce sens, Birdwhistell, qui a surtout étudié la communication non-verbale, dit que "la communication est une négociation entre deux personnes, un acte créateur. Elle ne se réduit pas au fait que l'autre comprenne exactement ce qu'on lui dit, mais il apporte aussi sa part, et les deux interlocuteurs changent dans l'action". L'homme est un être social, et il évolue au contact de son environnement, et surtout en relation avec les autres êtres humains. En même temps, de cet "accordage" (attunement) découlent des sentiments de bien-être, de confiance et de sécurité, qui sont à la base de toute évolution et de tout développement.

Si dans cette relation nous focalisons l'attention sur d'autres sensations que celles dont nous avons l'habitude, nous entrons en contact avec ces "parties cachées" (soit non utilisées habituellement) de notre personnalité: l'inconscient. Mais un inconscient qui n'est ni "derrière", ni "en-bas", mais coexistant avec la conscience, continuellement là pour nous être utile. C'est un inconscient considéré comme réservoir de ressources, de possibilités alternatives, non utilisées jusqu'à présent (M. Erickson). La transe hypnotique devient alors à son tour la voie royale vers l'inconscient, comme Freud le disait pour le rêve, avec l'avantage que la conscience y est tout de même présente. Ainsi la transe hypnotique se définit comme un état de réceptivité active et non de passivité. Kubie, psychanalyste, qui a "osé" travailler après Freud avec l'hypnose dit bien que "l'hypnose est à l'intersection de tous les niveaux d'organisation physiologique et psychologique... et quand ce sera pleinement compris (le processus hypnotique), ce sera un des outils les plus importants pour l'étude du sommeil normal, de l'état vigile normal et de l'interaction entre les processus normaux, névrotiques et psychotiques... ". L'hypnose pose l'énigme même de l'inconscient comme rapport à autrui. Et Chertok, dans le beau livre écrit en collaboration avec Isabelle Stengers, de voir l'énigme de l'hypnose (le coeur) par rapport à la Science (la raison), comme phénomène-carrefour bio-psycho-sociologique.

Joséphine Balken est psychologue et psychothérapeute, membre de la Société Suisse d'Hypnose Clinique et de l'Institut Milton Erickson Lémanique.

haut de la page