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Fondation Ling
MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 7/mai 1994

 

CONTRE L'INDIFFERENCE
LL7 - Edito - Gérald Béroud / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

DIFFERENCES, REALITES ET META-REALITE
LL7 - Méta-réalité - Bertrand Piccard / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

LE TEMPS QUI RESTE
LL7 - Temps qui reste - Monique Descombes / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

"DELIAISONS" DANGEREUSES
LL7 - Déliaisons- Corinne Stauffer / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

NUANCES
LL7 - Nuances - Jacques Finger / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

S'ENTENDRE AVEC TOUS
LL7 - S'entendre avec - Cyrille Javary / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

LES COUPLES D'OPPOSES
LL7 - Couples d'opposés - Lynda Meyer / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

CHERCHEZ LA DIFFERENCE
LL7 - Cherchez - Felice Graziano / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

SI DIFFERENT, SI SEMBLABLE
LL7 - Si différent - Jean-Paul Corboz / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

UN DIFFEREND (ELLE ? LUI)
LL7 - Un différend - Gérard Salem / Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

UNE DUALITE DANS L'UNITE
LL7 - Dualité - Josiane Bonvin / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

L'ELAN MARGINAL
LL7 - Elan marginal - Marie-José Danese / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

L'A-DIFFERENCE (billet d'humeur)
LL7 - L'a-différence - Christine Silanes / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

LE REVE
LL7 - Le rêve - Monique Jaton / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

LE PLURALISME MEDICAL ENTRE IDENTITE ET DIFFERENCE
LL7 - Pluralisme - I. Rossi / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994


CONTRE L'INDIFFERENCE
LL7 - Edito - Gérald Béroud / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Il est des thèmes de réflexion qui, un jour ou l'autre, s'imposent presque naturellement. Ainsi en est-il de la différence.

La Fondation Ling ne pouvait attendre bien longtemps avant de faire travailler sa matière grise sur cette notion centrale, ou plutôt transversale. Car comment parler de soins et d'approches multiculturelles, imaginer traitements et échanges, sans tenter de comprendre ce que la différence contient d'essentiel. Si cette dernière est souvent perçue comme une séparation, et peut-être un risque, elle est dans le même temps un enrichissement. De la reconnaissance de ce qui distingue, de ce qui différencie autant que dans la découverte de ce qui unit et rapproche dépend aussi notre capacité à agir et à comprendre le monde.

Mais le sujet de la différence n'est pas exempt d'écueils. D'abord, il nous faut éviter cette tendance tarte à la crème qui voudrait simplement constater les différences, les énumérer sans les mettre en dialogue réciproque. Des goûts et des couleurs d'où ne se dégagerait plus aucune saveur. Ce relativisme-là conduit rapidement à l'indifférence.

A parler de différence(s), le risque court d'établir ou de conforter, à des fins diverses, des hiérarchies. Jouer l'émerveillement devant ce que l'observateur doit bien percevoir comme un éclatement, feindre que les écailles tombent brusquement de nos yeux devant cette révélation des différences ne sont pas des attitudes plus adéquates.

Là où des différences se rencontrent, un choc plus ou moins violent doit se produire. Des conflits se développent immanquablement, puisque personne ne peut garantir de la qualité de sa tolérance, ni connaître les limites de sa propre différence ou du corps social auquel il se rattache.

Nombreux sont les praticiens, les soignants, et même les simples citoyens, qui sentent avec plus ou moins d'acuité qu'il y a là, sur le thème de la différence, quelque chose à entreprendre, des notions qu'il nous faut débattre avec rigueur et avec modestie.

Notre monde est de plus en plus marqué par des évolutions ambivalentes: standardisation au plan général et explosion des particularismes locaux ou de l'individualisme. Il est urgent de trouver une "solution de continuité", qui permette de rendre cohérent des ensembles de plus en plus éclatés, de recoller des vies et des corps en morceaux. Comprendre ce qui est commun pour pouvoir vivre sa différence. On l'aura compris, ceci relève pleinement des objectifs de Ling: médiation et communication.

Le dossier que La Lettre vous propose n'est assurément qu'un premier balbutiement tant ce thème est riche et complexe. Vous y trouverez une mise en perspective générale (par Bertrand Piccard), des développements philosophiques faits à partir du Yi Jing (Cyrille Javary, Lynda Meyer) et des points de vue de médecins sur leur pratique (Jean-Paul Corboz, généraliste; Gérard Salem, psychiatre). Le brassage des cultures et le métissage des populations fournit les conditions nécessaires à l'émergence d'un pluralisme médical (Ilario Rossi). La part commune se lit malgré les différences apparentes (Corinne Stauffer). A cela s'ajoutent quelques extraits de textes, un billet d'humeur (Christine Silanes) et deux miniatures (Jacques Finger et Felice Graziano).

Ces regards multiples et alternés nous montrent que la reconnaissance des différences et l'exploitation de leur potentiel passe par un travail sur soi, exigeant et difficile. Ajoutons qu'un labeur similaire doit être entrepris sur les sociétés qui nous hébergent: la tâche est vaste.

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DIFFERENCES, REALITES ET META-REALITE
LL7 - Méta-réalité - Bertrand Piccard / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Dans notre monde au brassage culturel, racial, religieux et scientifique complexe, aborder le sujet des différences cristallise rapidement les opinions les plus tranchées et les passions les plus vives: utiles ou menaçantes, enrichissantes ou provocantes? La réponse ne sera bien évidemment pas la même que vous soyez ouverts au fameux "droit à la différence" ou au contraire garant d'un rigoureux ordre établi ancré dans une habitude bien maîtrisée. Et comme toujours lorsque deux extrêmes s'affrontent, nous pouvons soit rester dans le discours clivé d'où aucune solution ne s'impose d'elle-même comme la meilleure, soit utiliser la friction, le conflit, pour forcer la réflexion. En gardant à l'esprit l'image d'une pile électrique: n'est-ce pas grâce à la différence de potentiel qui existe entre les deux pôles négatif et positif que nous pouvons générer de l'énergie? alors, utilisons l'énergie de ce problème sans solution pour tenter de dépasser cette question.

Mais sommes-nous déjà vraiment convaincus qu'il n'existe pas de solution toute faite? Pour vérifier cela, demandez à un religieux oecuménique ce qu'il pense des intégristes, ou à un partisan du brassage ethnique comment il traiterait les racistes. Jusqu'où va notre propre tolérance envers ceux qui ont une autre approche de la notion même de différence? En d'autres mots, comment tolérer l'intolérance?

En abordant le problème de cette façon, il me semble de plus en plus évident que la question tourne plutôt autour de notre besoin de rechercher des similitudes, des dogmes communément admis, comme autant de gardiens d'une connaissance ou d'une tradition qu'on érige en certitude pour échapper au doute.

Car depuis les bases de notre éducation jusqu'à notre formation professionnelle en passant par l'inévitable apprentissage social, on nous enseigne les dangers de ce qui n'est pas connu et maîtrisé, calculé et prouvé. Il n'y a plus de place à notre époque pour l'inconnu, l'intuition, l'imprévu. On attribuera bientôt (mais n'est-ce pas déjà ainsi) davantage de fiabilité à des calculs d'ordinateur qu'à une expérience humaine vécue. Au point qu'on peut se demander si nombre de nos certitudes ne sont pas plutôt de simples préjugés qui nous maintiennent dans les ornières d'une routine confortable. Nous en arrivons à un centralisme individuel où nous explorons à fond notre propre réalité, c'est-à-dire celle que nous avons appris à connaître, en laissant totalement pour compte celle de l'autre. Conditionnés par nos certitudes, nous n'imaginons même pas que toute notre attitude découle du paradigme selon lequel notre réalité est meilleure que celle du voisin, ou même peut-être qu'elle est la seul valable. Sous cet angle-là, les différences sont menaçantes, car elles vont diviser les individus.

Pourtant je crois que l'intérêt de ce discours sur les différences n'est pas tant d'essayer d'introduire un égalitarisme à tout prix, que d'évoquer l'existence d'une méta-réalité: celle-ci n'appartiendrait pas en propre à chaque individu, mais à l'ensemble de tous, et serait la réalité de l'ensemble des humains plutôt que l'intersection des petites réalités de chacun. Un peu comme si individus et réalités individuelles n'étaient que les pièces d'un puzzle: toutes les pièces sont différentes, mais ensemble elles constituent une image plus vaste, unitaire, qui inclut chaque partie fragmentaire sans qu'elles ne se contredisent cependant entre elles.

Plus besoin, dès lors, de se battre pour prouver la supériorité d'un côté pile sur un côté face; le changement de niveau dans le discours nous montrera simplement qu'on se trouve devant une pièce de monnaie avec deux côtés, un pile et un face. La différence cessera d'être menaçante ou dangereuse, mais impliquera la nécessité d'une remise en question de notre réalité quotidienne pour nous ouvrir à un champ plus vaste de compréhension. Conserver notre identité, notre croyance, notre science, mais y ajouter celle du voisin. Additionner plutôt que soustraire, accepter l'autre sans forcément se renier soi-même. Mais sommes-nous assez courageux, assez fort dans notre personnalité, pour nous demander devant une idée déconcertante: "Et si, contrairement à toute attente, cette idée était vraie, qu'est-ce que cela m'apporterait?"

Quel que soit le sujet, cela m'apporterait une possibilité de me décentrer, de changer d'angle de vision, d'amorcer, pourquoi pas, un processus de changement ou même d'évolution. En accédant à une compréhension plus large.

Si cela est valable pour nombre de problèmes humains, le domaine médical est probablement particulièrement sensible, car les patients forcent les thérapeutes de tous bords à sortir de leurs dogmes pour renforcer l'efficacité de leurs traitements. Il pourrait ne pas y avoir une médecine occidentale contre une médecine orientale, mais au contraire une volonté commune de remettre la souffrance du patient au centre de l'effort thérapeutique, en additionnant les petites réalités de chaque école, de chaque mouvement.

La tolérance, sous cet angle-là, ne sera plus seulement une qualité morale ou une obligation éthique, elle deviendra, dans tous les domaines, une simple intelligence visant à élargir le champ de notre compréhension de la Vie.

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LE TEMPS QUI RESTE
LL7 - Temps qui reste - Monique Descombes / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Extraits du petit livre de Monique Descombes, membre de la Fondation Ling, décédée récemment

La guérison est un long chemin, encore plus long que tout ce qu'on avait pu imaginer. Et partir en vacances, c'est avoir à se resituer avec sa maladie dans un environnement différent, face à d'autres personnes, c'est reprendre conscience de la différence dans laquelle on est pour ainsi dire rejeté. C'est avoir à retrouver des traces où rejoindre sa normalité. Ce paysage me renvoie à ma maladie avec une impassible cruauté. Ce cap, la pointe de Tréfunec avec son rocher mythique, le cri sauvage des mouettes, tout me rappelle que je ne suis plus celle que j'étais il y a une année dans ce même cadre. [Ste-Anne-de-la-Palud, 16.7.92, p. 15]

Je me suis réveillée ce matin en essayant de me rappeler ce qu'était le réveil pour moi "avant", pour la personne bien portante que j'étais. J'ai tenté de me souvenir de ce qu'était ce moment si naturel où la vie vous revient dans sa totalité, la sensation physique d'abord, puis la conscience d'être au monde - et c'est là que m'atteint chaque matin que je ne suis que partiellement au monde, qu'une partie de moi est dans un entre-deux-mondes d'attente, de suspens, d'absence. Je lutte pour revenir entière à la vie, pour aller chercher cette partie de moi, pour la remettre au monde.

Avant, je vivais ce moment comme le vivent sans doute tous les bien portants, comme un dû qu'on ne discute pas, qui ne nous est pas contesté, dans une inconscience heureuse - parfois un sentiment d'ennui même à la perspective des corvées qui m'attendaient durant la journée.

Aujourd'hui j'y repense avec nostalgie comme à un passé irrévocablement enfui et que je ne pourrai plus jamais connaître. [8.12.92, p. 39]

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"DELIAISONS" DANGEREUSES
LL7 - Déliaisons- Corinne Stauffer / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Evoquer la différence lorsque je pense aux patients que j'ai vus en consultation, m'a tout d'abord paru surprenant tant j'étais frappée au contraire par ce qu'ils avaient en commun: leur difficulté à se comprendre, à donner un sens à ce qu'ils ressentaient ou mettaient en acte. Selon le Dr Viktor Frankl, psychiatre autrichien "l'être humain peut supporter n'importe quel comment s'il sait pourquoi". Bien qu'ils restaient le plus souvent dans le registre de la névrose, je relevais chez ces patients une certaine "déliaison" entre par exemple des périodes de leur vie qu'il leur avait été plus économique d'oublier ou encore entre ce qui les poussait à agir et allait à l'encontre de leur désir conscient. Cette conscience de leur absence d'eux-mêmes était douloureuse.

Ils se sentaient différents des autres, différents de ce qu'ils avaient désirés être (Idéal du Moi), différents de ce qu'ils se savaient tout au fond d'eux-mêmes, être. Des mots tels que "Je ne sais pas pourquoi je suis comme ça" ou "Je me déteste d'être ainsi" revenaient souvent. Pour que la douleur s'apaise, que la force que chacun d'eux avait en lui puisse être utilisée positivement, il fallait idéalement (!) retrouver le fil. Comment? En cherchant ensemble ce qui avait déclenché cette réaction incompréhensible, et plus loin encore quelle réminiscence du passé surgissait alors. Essayer de donner un sens. Cheminement difficile et passionnant le long duquel de nouveaux désirs, de nouvelles forces pour les réaliser se révélaient. Le patient était prêt alors à vivre sa différence.

Celle-ci n'est pas la même que la première, celle qui l'avait amené à consulter. Elle parle d'un individu au sens étymologique du terme (lat. individuum : "corps indivisible"), différent des autres de par toutes ses potentialités qu'enfin il peut utiliser.

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NUANCES
LL7 - Nuances - Jacques Finger / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Voulant rouler une mécanique
dont je croyais pouvoir disposer,
je dis un jour au Maître Kai Pa:
"Je pense avoir saisi la nuance entre l'Orient et l'Occident.
On pourrait la montrer par une devinette
qui s'énoncerait comme ceci:
Quelle est la différence entre l'Orient et l'Occident?
La réponse serait:
Lorsque un oriental pratique le Qigong de la Chaise, tout se passe comme si une chaise se trouve vraiment là. Alors que pour un occidental il n'y a pas de chaise."
Le Maître Kai Pa acquiesça
puis ajouta tranquillement:
"Chez nous, nous disons:
Quelle est la différence entre l'Occident et l'Orient?
La réponse est:
Quand un occidental pratique le Qigong de la Chaise, se retournant et ne voyant rien pour s'asseoir, il s'arrête et se pose la question:
mais pourquoi donc n'y a-t-il pas de chaise?
Tandis que lorsqu'un oriental pratique le Qigong de la Chaise, il se retourne et voit qu'il n'y a rien pour s'asseoir.
Il se dit simplement: bon, il n'y a pas de chaise.

Puis il fait son exercice.

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S'ENTENDRE AVEC TOUS
LL7 - S'entendre avec - Cyrille Javary / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

"L'enfer, c'est les autres". Cette phrase célèbre de Jean-Paul Sartre dans Huis Clos a de quoi faire rêver les Chinois. La Chine, en effet, est depuis toujours un pays surpeuplé.

Déjà à l'époque où Jules César soumettait les cent mille Gaulois de son époque, compte non tenu des irréductibles Allobroges, le premier recensement impérial ordonné par l'Empereur Wu Di des Han dénombrait déjà plus de cinquante millions de chinois. Aussi, la culture de l'Empire du Milieu a-t-elle très tôt développé ce qui nous manque encore en Occident : une réflexion morale sur notre rapport aux autres, une véritable morale adultérine, au sens propre du mot ad ulter : vers l'autre.

Confucius par exemple ne parle pas de grand chose d'autre. Même son physique le montre. Il avait dit-on les dents en avant, et ce détail morpho-psychologique est soigneusement souligné dans tous les portraits du Maître pour bien montrer sa vertu symbolique : tout en lui manifestait cette poussée vers ses semblables. Dans ses idées, cette préoccupation s'exprime par l'idée de Ren. Il s'agit la d'un concept intraduisible en français parce que ce qu'il recouvre n'existe pas dans notre langue; preuve s'il en était besoin que son objet nous est étranger. Il n'est pas pour autant incompréhensible dès qu'on regarde comment s'écrit en chinois l'idéogramme Ren. Ce signe combine le symbole général des êtres humains avec le caractère "deux". Il évoque ainsi la spécificité de tout ce qui à trait à la relation entre deux êtres humains.

La manie chinoise du rangement par boites de cinq, place le Ren dans le tiroir : Est-Printemps-bois-bleu/vert-foie. Un rangement qui permet de mieux saisir ce dont il s'agit. Le Ren nous pousse vers l'autre, avec la même force que celle qui, au Printemps, pousse les plantes vers le Ciel. Il s'agit donc d'une réalité que chacun peut développer, en renouvelant au travers de lui-même l'élan créatif du Ciel qui se manifeste dans toutes les choses vivantes. Le Ren permet de résoudre la contradiction entre la spécificité des humains, êtres de langage, et ce qu'ils ont en commun avec l'ensemble de tous les vivants. Il implique donc de ne pas se croire supérieur à quiconque, tout en étant soi-même; une perspective qui requiert une bonne dose de lucidité. C'est en cherchant à mettre le Ren en pratique qu'on s'aperçoit que Confucius est moins niais à première lecture.

Les autres ne sont-ils pas ce que nous redoutons le plus au monde? Ils nous dérangent dans notre quotidienneté, ils nous bousculent dans notre réalité, et ils nous inquiètent dans notre affectivité. A ce niveau, les Chinois ne sont guère différents de nous ? Aussi individualistes et désobéissants que les Gaulois que raillait Jules César ("Les Gaulois sont braves et indisciplinés" disait-il dans son De Bello Gallico), les Chinois ont été obligés, par la force des choses et le poids du nombre, de développer un raffinement de la vie sociale inconnu chez nous. Mais cet acquit culturel ne diminue en rien la puissance des pulsions qu'il tempère. Il n'y a qu'à voir ce qui arrive quand ce costume se déchire. D'ailleurs, si les Chinois, dès l'Antiquité, n'avaient pas eu à faire face aux mêmes difficultés que nous dans leurs rapports à autrui, pourquoi Confucius aurait-il passé le plus clair de son temps à leur apprendre à vivre ensemble ? Et pourquoi un hexagramme entier du Yi Jing y serait-il consacré à cette question?

Accepter la différence, s'ouvrir aux autres, revient pour le Yi Jing à transmettre vers l'extérieur l'élan créatif du Ciel

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en s'appuyant à l'intérieur de soi sur une irréprochable lucidité.

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Voila un programme qui bâtit un hexagramme.

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Il s'agit de l'hexagramme 13, Tong Ren. Il ne s'agit pas du mot Ren dont nous parlions tout-à-l'heure, mais d'un caractère homophone signifiant "être humain" en général. Confucius ne s'est d'ailleurs pas privé de jouer de cette concordance en disant : "Le Ren, c'est le fait des ren", formule à l'emporte-pièce qu'on pourrait rendre en disant "C'est dans le sentiment d'humanité (Ren) que se fonde la spécificité des êtres humains (ren)." Le nom de cet hexagramme, et partant, son projet, signifient donc : S'accorder (tong) avec tous (ren).

Le texte général qui commente cette figure (Jugement) pose l'idéal à atteindre: "S'accorder avec tous jusqu'aux confins". Ces confins, au temps des rédacteurs du Yi Jing, c'étaient les limites du monde chinois. La Chine du temps du Yi Jing était un réseau d'îlots très peuplés de civilisation raffinée au milieu d'un océan de barbarie parcouru en tous sens par des peuples nomades. Juste au-delà de la couronne de faubourgs cultivés qui entouraient les villes, s'étendaient les landes sauvages, les confins si incultes qu'on avait peine à imaginer que ceux qui s'y trouvaient fussent même humains. Le Pays du Milieu, cerné par la barbarie, se sentait toujours menacé par ces hordes pillardes contre lesquelles il ne cessait d'édifier des grandes murailles protectrices.

Quand ces digues se rompaient, c'était alors l'état de guerre, avec ses malheurs et ses aberrations dans l'ordonnancement hiérarchique tels qu'ils sont racontés tout au long de l'hexagramme 7:

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opposé trait pour trait à notre hexagramme 13, et dont la stratégie de mobilisation générale se résume à : chacun doit momentanément abandonner toute individualité pour revêtir "l'uniforme".

Le reste du temps, c'est cette différence radicale, entre nomade et sédentaires par exemple, qu'il faut accepter et développer de plus en plus loin, "jusqu'aux confins". On mesure parfaitement les différents cercles concentriques de cette ouverture en suivant de ligne en lignes le déroulement de l'hexagramme 13. Tout au début, c'est un mouvement de recul devant la différence qui se fait jour. On se dit ouvert à tous, mais c'est une ouverture limitée à sa maisonnée. Ensuite, on surmonte ce premier mouvement et on se dit ouvert à tous les gens de sa grande famille. Quelle largesse ! ironise le texte de la 2° ligne. Et puis, la suspicion apparaît, on cache des armes dans les fourrés (3° ligne). On ne quitte pas de vue l'objectif qui est de s'ouvrir aux autres, mais on le programme à si long terme qu'on ne risque pas d'en voir le résultat avant longtemps. Le temps aidant, le mur qu'on avait installé finit par oppresser (4° ligne). On réalise qu'on ne peut pas rester dans cette situation. Ne serait-ce que pour coloniser, il faut franchir ce mur. Mais parvenu en son faîte, on se trouve dans une situation ridicule, à califourchon, incapable de vaincre, obligé de voir, de prendre conscience que de l'autre côté, sont des humains comme nous. Enfin la voie peut s'ouvrir. Et alors la rencontre a lieu, éblouissante à tous points de vue (5° ligne). Dans les pleurs et dans les rires; par la maîtrise de soi, et aussi par hasard. Finalement vient le moment de remettre les pendules à l'heure. A la dernière ligne de l'hexagramme, réapparaît la phrase du Jugement, à un détail près, mais il est essentiel. Il ne s'agit plus de "s'accorder avec tous jusqu'aux confins", mais "jusqu'aux faubourgs". La révolution intérieure qui prend place à ce moment-là (hexagramme dérivé n° 49), c'est de réaliser que s'ouvrir aux autres ne signifie pas aimer tout le monde. Pragmatisme bien chinois qui nous apparaît d'autant plus choquant qu'il bouscule les fondements de notre paresse. L'amour universel est une utopie plus confortable qui nous dispenserait presque de faire le premier pas dans la direction qu'il indique. A quoi bon viser un but qu'on sait hors de portée humaine ? Il y a une limite évidente à notre capacité d'acceptation de la différence, comme il y avait jadis une limite entre la culture chinoise et les peuples barbares. L'impossibilité humaine de l'amour universel ne doit pas être utilisé comme une excuse à notre indifférence. Si l'hexagramme 13 nous propose dans son ensemble de viser à cet objectif, c'est pour qu'en cherchant à l'atteindre, nous nous ouvrions au moins jusqu'à nos faubourgs. Au-delà, on peut laisser la route aux Sages et aux Saints. Il est raconté dans les Entretiens de Confucius (VI.12) qu'un jour Ran Qiu dit au Maître : "Ce n'est pas que je n'aime pas votre doctrine, mais elle dépasse mes forces." Confucius lui répondit: " Qui est à bout de forces, peut toujours s'arrêter à mi-route. Mais toi, tu as renoncé d'avance."

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LES COUPLES D'OPPOSES
LL7 - Couples d'opposés - Lynda Meyer / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Lors des deux dernières journées de Yi Jing, organisées par la Fondation Ling, nous avons abordé, avec Cyrille Javary, l'étude des hexagrammes et leurs opposés.

"Les couples d'opposés", comme on les nomme communément, sont obtenus en tirant un hexagramme (hexagramme de situation), puis en remplaçant ses traits yin par des traits yang, et ses yang par des yin. Le deuxième hexagramme ainsi obtenu sera son opposé:

1 KIEN LE CIEL 2 KOUEN LA TERRE

KIEN le Ciel est l'opposé de KOUEN la Terre. Ils forment à eux deux, un couple d'opposés.

"COUPLES D'OPPOSES": Cette expression pourrait sembler contradictoire. Comment deux opposés vont-ils former un couple?

C'est justement sur cette notion des contraires que repose toute l'étude du Yi Jing: yin / yang, noir / blanc, ombre / lumière, Terre / Ciel, feu / eau , tonnerre / vent, montagnes /vapeurs terrestres, autant de symboles de dualité, où l'important est le trait / qui les différencie. Ce trait représente l'opposition féconde qui permet à deux hexagrammes opposés de former un couple de deux forces, deux énergies différentes, dont on va pouvoir mesurer la relation, l'interaction qui les relie, le trait d'union qui fait que deux contradictoires, voire deux antagonistes, vont se compléter pour former deux aspects inséparables:

Dans KIEN, il est question de dragon, à la première ligne il est caché par les eaux. C'est l'esprit qui se révèle peu à peu avec la montée des lignes. Dans KOUEN, il est question de jument. C'est la docilité de la matière, l'accueil fait par la Terre à la force du Ciel ou de l'esprit.

La pensée, l'idée naissante dans KOUEN va pouvoir se réaliser, devenir active dans le monde de la forme grâce à l'accueil de KOUEN la Terre.

Les hexagrammes opposés forment un couple uni par leur opposition et leur complémentarité. Yang ne peut exister sans Yin, la lumière sans l'ombre, KIEN le Ciel sans KOUEN la Terre, l'esprit sans la matière.

Ainsi à chaque tirage du Yi Jing, l'hexagramme opposé nous donne une vision de ce que la situation n'est pas, mais surtout l'opportunité d'étendre notre réflexion au fond de notre nature, vers ses oppositions fécondes, où les contraires peuvent s'unir dans une tension harmonieuse jusqu'à la génération des 10'000 êtres.

38 L'OPPOSITION FECONDE

L'opposition féconde "offre la possibilité de définir la forme propre en trouvant l'attitude adaptée à des moments, des espaces, des gens différents. Puiser à la source intérieure, savoir différer, s'assouplir dans la confrontation avec le monde, se remodeler inlassablement." (Pierre Faure, Petit cahier Djo Hi no 2, Éditions Djo Hi Paris).

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CHERCHEZ LA DIFFERENCE
LL7 - Cherchez - Felice Graziano / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Tout commence à l'extrémité d'une gare, bien au-delà où prend fin la protection de l'immense verrière.

Sous la touffeur d'août, le wagon tremble au bout des rails. C'est un vieux wagon, sur ses portières on peut encore deviner le signe IIIe, dont on a effacé le dernier chiffre pour le transformer en IIe classe.

Quelques hommes sont descendus du wagon. Assis sur le ballast, ils boivent dans des gourdes que leur tendent des religieux en robe brune et aux pieds nus.

Ces hommes qui boivent ont dû s'arracher d'une patrie déjà perdue car l'espoir du retour leur est interdit. Ils ont le regard hébété de fatigue et de crainte, ils ne savent ni où ils sont ni où ils vont, abandonnés au bout d'un quai solitaire, à la merci de tous les contrôles dans des langues inconnues.

Pourtant les gens qu'ils ont aperçus, de pays en gare, leur ressemblent, comme eux ils parlent, ils marchent, ils boivent, ils sont juste mieux habillés, ils ont juste l'air de savoir où ils vont.

Mais qu'est-ce qui distingue les émigrants du train, des religieux à leurs côtés, des autres voyageurs de la gare?

Les uns n'avaient plus rien que leur misère et l'exil comme réponse, les religieux aussi incertains ont tout quitté pour finir par venir leur donner à boire et les troisièmes, ceux des villes et des champs, courent à leur vie quotidienne avec la même crainte du lendemain.

Cinquante ou cent ans plus tôt, une partie de ceux-ci auraient été à la place des hommes du wagon déclassé. Cinquante ou cent ans plus tard ce sont les hommes du train qui marcheraient dans des costumes bien coupés. Quant aux religieux, ils seraient toujours là, ils auraient seulement troqué la robe brune contre des jeans bleus et auraient porté des baskets.

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SI DIFFERENT, SI SEMBLABLE
LL7 - Si différent - Jean-Paul Corboz / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

La différence est la condition primordiale de toute relation, de toute communication, ce qui différencie en rassemblant et aussi en ressemblant. J'ai quantitativement et qualitativement plus d'échanges réciproques avec un être humain qu'avec un merle, et plus avec celui-ci qu'avec un chou-fleur. Le cauchemar de dictateur - biologiste fou que représenterait le clonage d'êtres parfaitement identiques, négation de la différence, supprimerait toute possibilité d'individualisation et créerait ainsi un troupeau uniforme et infiniment malléable à toute manipulation. Le moule de conventionnalisme de l'école, des media d'information et de la publicité représente un pas important dans cette direction, heureusement compensé par le caractère unique et irremplaçable de chaque personnalité.

La différence est aussi ce qui sépare en unissant, l'intervalle entre les notes et les sons qui fait la mélodie, l'espace qui vibre "entre" et transmet les informations, la possibilité de communiquer, de s'accorder, de se confronter et de s'affronter, indispensable et vitale dans toute relation, donc aussi dans celle particulière d'aide et de soin.

La différence est une chance, et comme telle comporte sa part de risque. En s'opposant à l'indifférence, elle expose au rejet et à l'exclusion. A chacun d'en explorer et exploiter les richesses plutôt que la part d'ombre.

Ce mercredi après-midi de fin novembre, le nouveau patient de 15 heures (il a pris son rendez-vous il y a deux jours) n'a plus qu'un petit espace d'un quart d'heure sur l'agenda, à la place des trente à quarante-cinq minutes habituellement réservées aux premières consultations. La faute du spleen d'automne, ça se bouscule au portillon.

Le nom me frappe, un peu magique, un peu astral. Ma curiosité est éveillée. Dans la salle d'attente, c'est le choc: je vois se lever le Coluche du film "Tchao Pantin", trapu, boulot, duffle-coat, bille ronde mal rasée de trois jours, regard larmoyant. A peine assis il m'annonce à voix basse et hésitante, entre angoisse et espoir: "Ben voilà, je suis croché à l'héroïne et j'aimerais que vous m'aidiez à en sortir."

Et il me (se) raconte... Son histoire, son désarroi, sa franchise me touchent. Je lui expose dans les grandes lignes le contrat thérapeutique, lui demande d'y réfléchir et de me revoir dans deux jours. Entre-temps il va essayer de moins consommer mais le manque lui fait tellement peur.

En prenant congé je lui demande d'où vient son nom qui m'a fait rêver sur l'agenda. Il sourit, me parle de grand-parents à moitié slaves, à moitié méditerranéens. On se quitte, lui soulagé et détendu, moi content de cette rencontre. Mais je dois déjà penser à mon patient suivant, le temps ne s'est pas arrêté pour tout le monde.

Aucune histoire ne ressemble à aucune autre, chacune recèle ses misères et ses richesses. C'est à chaque fois l'histoire d'une personne, comme une autre ou presque, un peu plus meurtrie peut-être, un peu plus cabossée, déchirée, surtout si le chômage, la prison, le sida ou la solitude s'en mêlent. Rien d'exemplaire donc chez mon pantin lunaire, mais comme à chaque fois, cet immense besoin d'aide, de compréhension, de respect aussi, pour pouvoir commencer à espérer recoller ensemble un jour ces morceaux d'existence, retrouver un peu de confiance en soi et dans les autres.

Quelle est ma place à moi dans cette histoire? Un inconnu vient me consulter pour une douleur lombaire, un rhume ou des aigreurs d'estomac. ça peut être dû à un effort, un coup de froid ou un excès de table, mais aussi à un conflit familial ou professionnel, au surmenage, au chômage. Quoi qu'il en soit, cette personne m'a choisi et me demande un conseil, une aide pour une souffrance réelle, légitime, quelle qu'elle soit. Je n'ai pas à juger de cette réalité ou de cette légitimité, mon attention de médecin, de soignant, doit toute entière être à l'écoute de cette parole qu'est le symptôme, la maladie. Alors ce drogué, ce paumé, je lui dois la même attention qu'à l'enrhumé, mais je sais bien que ça va être tout autre chose, qu'on va probablement en avoir pour un sacré bout de chemin à faire ensemble, "parce qu'un rhume quand on le soigne c'est trois semaines et quand on ne fait rien c'est vingt jours", alors qu'une histoire de drogue, c'est une très longue histoire d'errance.

Lui forcément il y croit, sans quoi il ne serait pas là. Moi aussi je dois y croire, mais je ne dois pas me faire d'illusions, ne pas avoir d'autres ambitions que durer, être plus solide que lui, être un repère et un appui le long de cette trajectoire, ne pas imaginer que je vais le guérir, le sauver. Parce que son salut est en lui-même, ses ressources sont les siennes propres. Je ne peux que l'aider à s'y retrouver, à reprendre pied, à faire des choix, par mon accompagnement, ma constance. Il va pouvoir réapprendre, pour autant qu'il l'ait su un jour, à vivre autrement que dans l'urgence et l'absence de repères et d'espoir.

Je dois savoir que ce voyage peut durer très longtemps, mais qu'il peut s'interrompre brusquement, n'importe quand. La drogue peut reprendre le dessus, la maladie, la mort, une autre aventure peuvent séparer nos chemins. Quelle qu'en soit l'issue, ce bout de route en commun nous aura enrichis l'un et l'autre, comme toute rencontre. Je ne dois pas raisonner en termes de réussite ou d'échec personnel si je veux pouvoir accompagner tous ceux qui me le demandent, drogué, lombalgique ou chômeur, Coluche, poupée Barbie ou Mère Courage, sans me faire trop d'illusions sur mon pouvoir, sans y laisser trop de plumes.

Si ma place et mon rôle de médecin, librement choisis, n'étaient pas du côté de cette souffrance et de cette demande d'aide, je n'aurais plus qu'à poser les plaques et cultiver mon jardin. Mais je suis convaincu que je peux m'occuper de mon propre jardin, tout en aidant les autres à trouver, retrouver, cultiver le leur.

Si loin et si proche, si différent et si semblable.

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UN DIFFEREND (ELLE - LUI)
LL7 - Un différend - Gérard Salem / Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Elle veut. Elle veut que je la reçoive plus souvent, que je lui prescrive des médicaments, que je me montre plus protecteur, plus "docteur" avec elle. Elle veut des consultations plus longues, des directives précises. Que je morigène son mari, que j'examine ses enfants. Elle veut des visites à domicile, elle veut que je l'hospitalise de temps en temps. Elle veut que j'appelle régulièrement ses autres médecins, mais aussi son réflexologue, son dentiste, la maîtresse d'école et - pourquoi pas - son coiffeur. Elle veut, vous dis-je.

Mais moi, je ne veux pas.

Elle veut que je sois un psychiatre "digne de ce nom", que je résolve vite ses problèmes (mais pas trop vite tout de même). Elle veut que je lui lance un coup de fil de temps en temps. Que je sois à l'heure à nos rendez-vous, et détendu, et souriant, et en bonne santé. "Il est essentiel que le thérapeute soit en bonne santé, sinon, nous autres patients, nous perdons confiance". Du coup, elle veut que je cesse de fumer, que je me fatigue moins, que je dorme davantage.

Mais moi, je ne veux pas.

Elle veut guérir, sans que cela dépende vraiment d'elle. Elle veut se laisser aller complètement à mon pouvoir "magique" de thérapeute, elle veut que je sois à la fois sa mère, son père, son frère, son amant. Elle n'aime pas mes autres patients, et surtout mes autres patientes, elle déteste en particulier les patients qui "se prennent en charge", à la différence d'elle.

Bref, elle veut. Mais moi, je ne veux pas.

Ainsi vont les choses.

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UNE DUALITE DANS L'UNITE
LL7 - Dualité - Josiane Bonvin / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Le thème de la différence me touche particulièrement en temps que praticien en Médecine Traditionnelle Chinoise. En effet cette discipline, avec son approche globale de l'être humain est faite, paradoxalement, d'une multitude de différenciations.

Différenciation des types d'individus, puis pour chacun d'eux, différenciation des symptômes, de l'étiologie et des traitements. Le TAI YI est le concept de base de la philosophie de cette médecine. Le TAI YI, principe unique qui englobe le tout, mais qui se manifeste par deux principes Yin et Yang, différents mais complémentaires et indissociables. Au chapitre 41 du LING SHU, il est dit : "Yin Yang a un nom mais pas de forme, c'est pourquoi toutes les choses de la création peuvent être divisées largement en deux catégories Yin et Yang, et aussi peuvent être subdivisées en 10, en 100, en 1000, en 10 000, à l'infini...". Mais ces subdivisions n'ont finalement qu'un but, c'est de comprendre le tout, et dans le cadre des soins, de ramener le patient à une harmonie, une unité.

La différence est aussi la frontière qui se trouve entre deux choses, les sépare mais qui crée en même temps un lien, un passage entre elles et permet de prendre conscience de leur identité respective. Par exemple, il n'est pas simple d'expliquer aux patients la différence entre la médecine occidentale conventionnelle et la médecine traditionnelle chinoise, parce qu'ils comprennent la différence comme une séparation, un cloisonnement. Il n'est pas facile de concevoir deux niveaux d'approche différents du même être humain. Pourtant la différence entre ces deux médecines fait qu'elles peuvent être complémentaires. De la même façon certains vont faire appel à plusieurs thérapeutiques alternatives en même temps. Ces disciplines faisant partie des "médecines douces", le réflexe sera de les cumuler pour augmenter les chances de guérison. Cependant elles n'ont pas la même approche, pas les mêmes critères pour l'appréciation et le traitement des individus. Elles sont différentes et tendent pourtant toutes vers la guérison ou le bien-être du patient. Il faut, ici encore, expliquer ces différences sans induire de notion de qualité ou de supériorité de l'une ou de l'autre technique.

Dans ma pratique quotidienne, la différence m'apparaît donc comme une dualité dans l'unité.

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L'ELAN MARGINAL
LL7 - Elan marginal - Marie-José Danese / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994
[extrait du journal d'une maladie]

- Comment vas-tu?
- C'est à toi que nous devons demander comment ça va.

Combien de fois ne l'ai-je pas eu comme réponse à mon souci de savoir réellement comment allait mon interlocuteur. A chaque fois cette réponse me rappelle que ce que je vis n'est pas quelque part enviable.

Merci mon Dieu de me faire vivre le "mauvais" rôle du "défavorisé", du "pauvre", du "marginal". C'est en vivant cette pauvreté de coeur que je puise la force de vouloir reconquérir la Vie.

La Vie est un don de Dieu... La menace de la perdre me stimule à me battre comme je ne l'ai jamais fait auparavant. C'est le plus grand défi que j'ai jamais eu à entreprendre... Et je suis en plein dedans! Dans mon élan je pense à ceux qui justement n'en ont pas. Comme je les comprends, à côté d'eux, je suis ô combien privilégiée maintenant. J'ai goûté au pain de leur désespoir dans mes moments de panne, de tourment où il me semblait perdre de vue la lumière.

Perdre de vue cette lumière c'est risquer de se tromper de chemin... Aux yeux de ceux qui semblent à la lumière, c'est devenir marginal.

Si marginal est celui qui découvre une voie différente de celle des autres, alors quel privilège d'avoir passé par là! A la recherche d'un but dans son vertigineux périple, c'est à sa propre recherche qu'il s'en va. Le chemin pour y arriver personne ne pourra jamais le lui indiquer. C'est alors que je reprends mon fardeau, serrant les pouces de toutes mes forces, je lui souhaite comme à moi-même de ne pas nous dégonfler, et d'assumer notre marginalité; dans ton élan, marginal, auras-tu une pensée pour moi?

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L'A-DIFFERENCE (billet d'humeur)
LL7 - L'a-différence - Christine Silanes / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Un tailleur marine, un sari safrané, un boubou chatoyant, un jean délavé, une infinie nuance de couleurs de peau et d'iris, une palette à faire échec à l'uniformité grise du mur crépi. Un bruissement de feuilles invisibles sous des semelles impatientes, un pied battant la cadence d'une musique muette, des mains animées au rythme d'un étrange entrelacs d'accents ensoleillés, de quoi froisser le silence ouaté d'un hôpital.

Le monde s'est donné rendez-vous dans cette salle d'attente surchauffée: des visages tendus, souriants, graves; des regards qui se croisent par hasard et qu'à la hâte on détourne avec un vague geste d'excuse, des regards perdus sur quelque vision intérieure ou réfugiés dans une page de livre qu'on oublie de tourner. Pas un homme, pas une attitude semblables. Et pourtant...

Les portes avalent et recrachent les malades à la chaîne, un quart d'heure plus tard très exactement. J'attends mon tour luttant contre le lancinant "Au suivant! Au suivant!" de Brel qui envahit ma mémoire. C'est alors que ma voisine, qui depuis un moment déjà m'observe du coin d'un oeil qu'elle veut discret, se penche vers moi pour chuchoter d'un air entendu: "Vous, c'est l'estomac?" Coup bas. Inutile de chercher du regard l'hypothétique estomac échappé d'un improbable bocal de formol. Les présentations d'hôpital sont ce qu'elles sont. Accepter. Accepter qu'une voix explose: "Non, moi c'est Christine!" alors que la bouche formule un haïssable acquiescement. Hochement de tête sympathique, compassion gagnée, solidarité créée: dans ce service, il n'y a plus que des estomacs. Estomacs du monde, tenons-nous la main...

La porte s'ouvre enfin pour moi sur l'univers aseptisé d'un interne, d'un externe, d'un professeur et d'un dossier médical. Pendant le conciliabule entre les quatre intéressés, l'estomac que je suis devenue, s'agite sur sa chaise sans succès: on n'a jamais vu ce viscère creux sécréter un avis, le plus digne représentant du corps médical sait cela.

Le quart d'heure est presque écoulé quand un médecin franchit le seuil de la porte adjacente: "Écoute R..., j'ai un ulcère gé-nial, passe dès que possible". A le voir si sémillant, j'en conclus qu'il ne s'agit pas de lui et par l'entrebâillement de la porte, l'ulcère en question reprend, pour moi seule, la forme d'une petite grand-mère toute droite dans son tailleur strict.

C'est fini, il faut penser à régler la consultation, encore que cela ne fasse pas partie des fonctions stomacales. Mais j'oubliais, je ne suis plus cette poche musculeuse; quand il s'agit de payer, je suis le numéro 9.362. En guise de consolation, je peux toujours me dire que, de tout l'hôpital, je suis la seule à porter ce chiffre, et puis, au fond, si l'on joint bout à bout tous les services spécialisés, d'organes en organes, on devrait pouvoir recréer la personne humaine.

Prendre le large, enfiler la première rue, coincer son talon entre deux pavés, sauter sur la première cabine téléphonique, marquer le premier numéro qui passe par la tête et, enfin, entendre assourdi par le grésillement de la ligne branchée sur les ondes d'une radio périphérique: "C'est toi, Christine?" Un nom, c'est déjà faire le tour de sa différence, retrouver au-delà des organes interchangeables, l'unicité de l'être et passer de l'indifférence gastrique à la différence humaine. Exister en un mot.

C'était à Paris, à l'hôpital X, ou à Lyon, à l'hôpital Y, ou à...

Ne m'en veuillez point si je ne fais plus la différence.

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LE REVE
LL7 - Le rêve - Monique Jaton / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

"Fais de la vie un rêve et de ton rêve une réalité!"

Fondement des religions pour certains, guide des décisions pour d'autres, déifiés par les grecs au travers de Morphée (fils d'Hypnos et dieu des songes), le rêve a perdu, au fil des siècles, l'importance, la valeur qui étaient autrefois les siennes.

Au Vème siècle av.-J.-C. déjà, Hippocrate attribuait au rêve une influence sur la santé. Il s'en servait d'ailleurs pour diagnostiquer les maladies.

Notre société, hyperrationaliste, n'a donc pas su entretenir ce cadeau de la nature, ce messager de notre esprit, cette lumière capable d'éclairer notre chemin et de nous guider.

Symboliquement pourtant, le mot rêve fait bien partie de notre langage. On lui attribue même un rôle magique (les agences de voyages vendent du rêve!), histoire, peut-être, de survivre tant bien que mal aux heurs et malheurs de notre vie quotidienne.

Et si l'on devenait plus attentifs à nos propres rêves, à ce que notre inconscient tente de nous transmettre du crépuscule à l'aurore? Si nous redécouvrions ce moyen extraordinaire, à la portée de chacun d'entre nous?

Les Senoïs de la Fondation Ling tentent d'y parvenir en partageant en petits groupes, dans un cadre privilégié, ces messages très subtils, incompréhensibles parfois, mais pourtant ô combien importants, qui nous sont adressés. Cette mise en commun du matériel onirique permet à chacun une meilleure connaissance de soi, une stimulation de son potentiel créatif, un accès privilégié à son immense richesse intérieure. Le rêve et donc un merveilleux outil d'épanouissement, d'élargissement de notre champ de conscience.

Réapprendre à rêver, c'est aussi vivre mieux, plus intensément, développer ses facultés, ses potentialités intellectuelles, affectives et spirituelles. Voilà, peut-être, où se situe la différence!

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LE PLURALISME MEDICAL ENTRE IDENTITE ET DIFFERENCE
LL7 - Pluralisme - I. Rossi / © Fondation Ling, Lausanne, mai 1994

Dans le rapport que l'Occident a instauré avec les autres cultures, ce qui reposait sur la distance a été gommé. Cette annulation géographique a provoqué le rétrécissement des espaces, la mobilité et le mélange des cultures et d'individus, la création et l'expansion des sociétés pluriculturelles; cet état de fait a induit, au cours des dernières décennies, une véritable modification des mentalités. Si l'ailleurs a toujours constitué un lieu privilégié pour développer un discours sensible aux différences culturelles, aujourd'hui des nouveaux questionnements orientent l'intérêt vers le champ des interactions entre ces différences: du regard éloigné nous passons en effet au contact rapproché. C'est la fin de l'exotisme et l'heure n'est plus au confort intellectuel du relativisme; les différences culturelles donnent lieu, de plus en plus, à des confrontations directes et à l'aménagement de nouvelles relations. Dans ce contexte, le monde médical ne fait pas exception.

Pour parler de médecine, mieux de médecines, nous devons désormais réfléchir sur la construction de toute identité culturelle. Les sens et les valeurs que nous donnons à nos actions quotidiennes peuvent en effet être interprétés comme des règles d'"uniformisation différentielle"; celles-ci se caractérisent par une dynamique permanente d'aménagement des différences, y compris des contraires, par rapport auxquels chacun d'entre nous construit et investit ses conceptions de l'existence. En d'autres termes chaque univers médical permet de manifester, avec sa spécificité, un ensemble d'attitudes, de discours et de pratiques - liés au corps, à la santé et à la maladie - qui donnent le sentiment de n'être pas contradictoire dans la démarche thérapeutique; les différences inévitables qui en découlent permettent de se situer par rapport aux autres, tout en engendrant une dynamique perméable entre les diverses approches médicales.

Ce constat ouvre la voie au pluralisme médical, ainsi qu'aux ambivalences que le corps contient en lui et aux discours latents que chaque culture produit. Le pluralisme médical invite

(DESSIN)

ainsi à saisir, à travers la particularité et la globalité de ses enjeux, diverses visions de la vie, de la mort et du monde, ainsi que leurs prémisses médicales, leurs niveaux d'analyse et les finalités poursuivies. Bref, à se concentrer sur les qualités d'une appropriation sanitaire spécifique de l'être humain. De ce fait les multiples voies qui conduisent à la santé deviennent les révélateurs du possible médical, capable quant à lui d'esquisser, dans la trajectoire des patients ou dans l'activité des médecins et des soignants, un dialogue entre le sacré et le laïque, l'holistique et le scientifique.

On assiste dès lors à la naissance d'une nouvelle organisation sanitaire, ici et ailleurs. Cette ouverture préconise, surtout dans notre monde occidental, que la loi de l'offre et de la demande des soins obéisse moins à l'affirmation du modèle légitimé socialement- le modèle académique - qu'à la multiplicité de ses expressions potentielles - le monde des médecines complémentaires. Il ne s'agit donc pas de projeter des jugements sur les différences médicales, mais plutôt d'oeuvrer pour que soient reconnues la logique et la cohérence d'autres conceptions, voire d'autres constructions d'identité subjectives et collectives. Négliger les dynamiques induites par cette situation, les ignorer, reviendrait à méconnaître une émergence qui risque de modifier sensiblement nos compétences pratiques et nos connaissances théoriques dans le domaine des soins. Dans cette perspective, le pluralisme médical constitue le lieu privilégié de comparaisons théoriques et de confrontations pratiques et appelle à une révision de nos certitudes pour redéfinir les oppositions habituelles entre le même et l'autre, entre l'identité et la différence. A situation nouvelle, réponse nouvelle.

Parler de pluralisme médical signifie, par conséquent, reconnaître une mouvance qui traduit une subtile réflexion sur le même et sur l'autre, en nous rappelant que sans un travail sur soi il est impossible d'oeuvrer à la compréhension et à l'acceptation d'autrui.

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