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MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 8/décembre 1994

 

DIFFERENCIER, COMPARER
LL8 - Edito - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

COMPARAISON N'EST PAS RAISON?
LL8 - Comparaison-raison - Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

DE LA COMPARAISON AUX DROITS DE L'ENFANT
LL8 - Droits de l'enfant - Serge Ramel & Alain Pillet / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

LE PRINCE ANALOGUE, LE REEL ET L'OBSERVATION
LL8 - Observation - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

LA COURTOISIE D'ICI ET D'AILLEURS
LL8 - Courtoisie - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

LES IROQUOIS: UN EXEMPLE DE COMPARAISON ANTHROPOLOGIQUE
LL8 - Iroquois - Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

D'UNE GRILLE A L'AUTRE
LL8 - D'une grille à l'autre - Marie-José Danese / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994


DIFFERENCIER, COMPARER
LL8 - Edito - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

Le dossier de La Lettre précédente (no7) était consacré au thème de la Différence. Un groupe de collaborateurs et de membres de la Fondation Ling s'y exprimait librement, selon des perspectives très variées, allant de l'analyse psychologique à la méditation poétique, en passant par le recul philosophique ou l'expérience clinique. Cette contribution protéiforme nous a permis d'élargir le champ de nos réflexions à propos de l'étonnante pluralité de méthodes de soins qui caractérise le panorama de la médecine d'aujourd'hui.

Car enfin, comprendre ce qui fait la véritable différence entre telle et telle façon d'être malade, telle ou telle façon de soigner, exige nécessairement une forme de méta-réflexion préalable, une réflexion sur notre propension à sélectionner tel critère, à choisir tel argument au détriment d'un autre, pour établir précisément des différences. Sinon, la confusion ou le psittacisme propres aux idéologies hâtives et aux fanatismes aveugles ne sont pas loin. Sommes-nous en effet toujours innocents, ou rééllement "objectifs" dans notre façon de trier ce genre de données? Si la différence est le caractère ou l'ensemble de caractères qui distinguent une chose d'une autre, un être d'un autre, le fait même de différencier est le processus mental qui permet de saisir la fameuse "altérité", de reconnaître que quelque chose ou quelqu'un est autre. Il se trouve que cette démarche de l'esprit est, par ailleurs, étroitement associée à un autre processus mental, qui permet de sonder les êtres et les phénomènes en les confrontant les uns au autres: c'est la Comparaison.

Ce numéro 8 de La Lettre tente précisément de mettre l'accent sur la mentalité comparatiste avec laquelle la Fondation Ling s'efforce de réfléchir et de mettre sur pied ses activités. Quelque peu inspirés par les intuitions et la méthode de Georges Dumézil, nous avons dès le premier jour essayé de confronter et de comparer, autant que nos moyens nous le permettaient, les savoirs, les représentations et les pratiques de santé propres à des cultures différentes. Nos conférenciers, nos organisateurs de séminaires et d'ensei–gnement proviennent, on l'a maintes fois vérifié, d'horizons variés, tant sur le plan professionnel que sur le plan ethnique. Ils nous enrichissent de leurs savoirs, de leurs expériences, de leurs compétences, de leurs intuitions en matière de stratégies de soin, de psychologie et de culture. Nos enquêtes et recherches, terminées ou en cours, (telles que Entre Pendule et Scanner ou Les aspects révéraleurs et constructifs de la maladie et du malheur , pour ne citer que deux d'entre elles), comme le prochain Forum des Soignants que nous organisons en 1995, ou encore comme notre Atelier d'étude comparative des proverbes de santé , se caractérisent également par ce souci de confronter, comparer, explorer les différences et les similitudes. Il n'est pas jusqu'aux voyages enfin, que nous organisons régulièrement en Chine, pour nous inciter à comparer notre façon de vivre et notre représentation du monde à celles d'une civilisation en apparence fort différente.

S'il est vrai que "comparaison n'est pas raison", comme dit l'adage, il n'en reste pas moins que toute comparaison éclaire la raison et peut contribuer à l'intelligibilité des phénomènes. De quoi s'agit-il, si l'on veut être plus précis? Il s'agit, pour reprendre les propos de Dumézil, de "tenir sous un même regard analytique des données primaires fournies par diverses sociétés"; de "dégager les données secondaires qu'on appelle faits comparatifs (c'est-à-dire des concordances sur un fond de différences)"; enfin, "ces concordances et ce fond différentiel à leur tour doivent recevoir l'explication la plus plausible." Donc, confronter, mesurer et limiter les concordances, les expliquer, voilà selon Dumézil les trois étapes de toute démarche comparative. Voilà la méthode que nous souhaitons défendre et développer de notre mieux à la Fondation Ling.

Ce point de vue est abordé dans le présent numéro de La Lettre sous divers angles : réflexion anthropologique (P.Y. Jacopin), éclairage sinologique (entretien avec le Père Larre), combat social (S. Ramel & A. Pillet), témoignage (M.J. Danese), confrontation amusante de coutumes ou de formules antagonistes (A. Spagnoli), confrontations épistémologiques et cliniques (S. Linder & I. Rossi).

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COMPARAISON N'EST PAS RAISON?
LL8 - Comparaison-raison - Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

Mon pouce ensanglanté et déchiqueté gouttant abondamment au fond du canot, je plantai mon couteau dans le piraña qui venait de me mordre en décrochant l'hameçon de sa mâchoire. Pêchant en me tournant le dos, mon compagnon qui avait tout deviné sans avoir rien vu continuait à pêcher. Il déclara: "Tu es comme les enfants, tu trébuches sur les racines, tu ne vois pas les proies, tu te fais mordre par les pirañas. Tu dois tout apprendre."

De retour à la maloca, la maison commune, mon compagnon raconta mon infortune de sorte que tout le monde se mit à rigoler. J'étais furieux. Cela les fit encore plus rire. Finalement mon compagnon conclut: "T'en fais pas, nous sommes tous comme toi. Moi aussi je n'ai pas pris garde et je me suis fait mordre pas plus tard que la semaine passée.

Mais pendant des mois, la scène se répéta chaque fois qu'un nouveau visiteur demandait ce que j'étais venu faire là.

Comparaison n'est pas raison dit-on. Et pourtant, si l'on y réfléchit, la comparaison semble bien être l'une des facultés les plus essentielles de l'intelligence humaine. Comment comprendre sans comparer? Comment distinguer, choisir et s'orienter sans comparer? Comment apprendre sans comparer? Dès les premiers instants après la naissance - et probablement même avant - le petit enfant commence à organiser son environnement. Il apprend à distinguer entre ses perceptions si bien que, par exemple, même si on ne lui présente pas le sein, par tâtonnement il le trouvera par lui-même et ne l'oubliera plus de sitôt. Instinctivement il sait déjà comparer pour survivre, pour sentir et re-sentir pour con-naître, c'est à dire naître avec et faire sienne la réalité qui est la nôtre. Pendant longtemps son attention restera facilement accaparée par les modifications de son environnement, réagissant clairement lorsqu'un objet tombe à proximité, une porte se ferme ou quelqu'un s'approche doucement du berceau. A ce stade le tout petit enfant nous donne l'impression d'être à la fois totalement ouvert à son entourage et en même temps enfermé dans son propre univers - ce qui a généralement pour effet de ravir les grands-mères. Mais déjà à ce moment il compare et reconnaît des voix, des visages, des êtres qui lui sont précieux ou étrangers, des ambiances qui lui font plaisir ou qui l'inconfortent. Non seulement il compare mais il joue. Il joue et il imite. C'est par jeu et par désir d'imitation qu'il compare ses petits doigts avec ceux de son père, par jeu et par imitation qu'il babille et fait des phrases qu'il est seul à comprendre, au début pour le simple plaisir de répéter puis peu à peu pour se manifester et bientôt s'exprimer pour nous et pour lui-même. S'il ne s'agit pas encore de parler il s'agit déjà de communiquer. C'est ainsi que peu à peu, d'objet dans son monde, l'enfant devient sujet de notre monde. Plus absorbé et par suite plus distrait par ce qu'il fait, il commence à diriger ses comparaisons. Cela s'accélère encore avec l'invention-découverte de la marche, et un peu plus tard de la parole. Bref, pendant très longtemps la comparaison c'est la raison... Vingt ans plus tard, la première enfance définitivement oubliée, parvenu à l'âge du "je pense donc je suis", la raison se replie sur elle-même. Elle devient rationnelle, c'est-à-dire défensive. Le "y en a point comme nous" réduit la comparaison, quand elle ne la chasse pas: la comparaison a cessé d'être raison.

Il existe pourtant des événements, rares pour la plupart d'entre nous, où nous redevenons enfants. Ce sont les situations où nous jouons et où nous imitons "pour de vrai". L'anthropologue fait précisément de ces situations le centre de son univers. Abandonnant délibérément le confort et le stress organisé de sa vie plus ou moins policée, sa technique consiste à faire intrusion dans l'existence de gens dont a priori il n'a nulle intelligence, dont il ne saisit au mieux qu'une partie de la langue, et encore moins les us et coutumes. Comme le remarquait l'Indien tanimuka mentionné en exergue, l'anthropologue est comme un enfant. Pour lui tout est irrémédiablement neuf et il doit tout apprendre. Mais s'il imite et joue comme un enfant, il n'est plus un enfant et n'oublie pas sa propre expérience. En réalité pour comprendre ses hôtes il ne peut que les comparer avec ce qu'il sait déjà, c'est à dire essentiellement avec sa propre société... Bref à moins de se prendre pour Dieu ou pour un philosophe présomptueux, la comparaison est la seule voie qui lui soit offerte.

Comme les sciences de la Renaissance, l'anthropologie a commencé à devenir scientifique à partir du moment (dans la seconde moitié du XIXème siècle) où lassés de spéculer, les anthropologues sont allés voir ce qu'il en était sur le terrain. Inventant la description ethnographique et l'explication ethnologique en même temps que "l'enquête participante", leurs premières victimes furent la conception idéaliste de l'Homme abstrait - version occidentale - et la notion d'un "primitif" unique opposé à "nous", les références les plus appropriées à la description. Plus près de nous (depuis vingt ans), les révolutions en cours ont été liées à l'utilisation des appareils d'enregistrement magnétique (magnétophones, caméras video et bientôt ordinateurs) qui permettent de rejouer et d'observer indéfiniment les mêmes paroles et les mêmes gestes - en attendant de pouvoir les transformer "virtuellement". Quoi qu'il en soit l'anthropologue semble avoir choisi de vivre entre deux chaises. tout ce qu'il observe là-bas a ses raisons d'être ici et tout ce qu'il est ici, lui vient de là-bas. Aussi ne peut-il s'empêcher de comparer et d'observer par exemple dans les chefs mélanésiens, par exemple, l'ombre de nos édiles ou réciproquement de retrouver dans les postures de nos guerriers modernes les menaces de guerriers amazoniens. Chacun a ses raisons que la comparaison ne raisonne pas.

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DE LA COMPARAISON AUX DROITS DE L'ENFANT
LL8 - Droits de l'enfant - Serge Ramel & Alain Pillet / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

Quatre enfants habitant aux quatre coins du monde. Quatre points cardinaux et quatre vécus si différents. Le premier se prostitue dans les rues de Manille; le deuxième vit dans un camp de réfugiés à la frontière rwandaise; le troisième a pour terrain de jeu un tas d'immondices près d'un bidonville de Rio de Janeiro; et le quatrième, Lausannois, passe la majorité de son temps à l'école et se plaint de ne plus en avoir pour s'amuser.

A quoi ces enfants ont-ils droit? A une protection contre toute exploitation, à un pays où se sentir en sécurité, à un logement décent ou encore à pouvoir jouer? Lorsque l'on pose cette question, on s'entend souvent répondre qu'il est inconvenant de comparer ce qui n'est pas comparable. Rien à voir entre ces malheureux enfants et un écolier suisse!

Cependant, un effet pervers de la comparaison serait justement de créer une hiérarchie des besoins allant du plus vital à celui dont on voit le moins la nécessité. "Tous les animaux sont égaux, ironisait G. Orwell dans Animals Farmers1, mais, poursuivait-il, certains le sont plus que d'autres". Et il en va de même pour les besoins, pourrait-on dire en le paraphrasant. Pourtant, le jeu est aussi nécessaire au développement de l'enfant que la nourriture. Ainsi, les principes sur lesquels repose la Convention relative aux Droits de l'Enfant2 n'ont pas uniquement trait à la dimension biologique de l'enfant, mais aussi à sa sphère psycho-sociale.

Pour illustration, prenons un exemple tiré de la vie d'une classe d'accueil lausannoise pour enfants migrants. Quelques-uns faisaient part à leurs camarades des expériences traumatisantes qu'ils avaient vécus dans leur pays en guerre. Après ces récits d'horreurs, une fillette portugaise leva la main et dit d'une voix émue : "Et moi, je n'ai pas vu ma maman pendant six ans.". Le permis A de sa mère l'avait en effet privé de sa présence pendant les premières années de sa vie et cette douleur, à ses yeux, valait celle des autres. Rappelons ici que la Suisse n'a pas encore ratifié la Convention relative aux Droits de l'Enfant, car, notamment, une des réserves émises par le Conseil fédéral porte sur le regroupement familial.

La comparaison doit prendre alors un autre sens. Lorsque nous sommes confrontés à des expériences aux antipodes des nôtres, nous ne pouvons faire comme si nous n'étions pas concernés. Ce regard porté sur l'autre est la base même de l'éthique. Ainsi, à l'instant où nous, professionnels de l'enfance, sommes mis en présence d'un enfant, notre responsabilité est engagée bien au-delà du code déontologique strict et limité de notre profession. Il convient alors de se donner, aussi bien à nous qu'aux enfants, un espace de communication qui permette de comparer nos valeurs à celles des autres.

Si les moyens sont divers, nous pensons que la Convention relative aux Droits de l'Enfant peut être utilisée pour favoriser l'échange. Issue de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, cette Convention est un instrument qui reconnaît à toute personne les mêmes droits, ceux d'assurer ses besoins vitaux, de s'exprimer et de participer à la société dans le but de s'épanouir. Nos lieux de travail, aussi divers soient-ils, deviennent alors des espaces de confrontation où l'enfant se découvre et s'affirme.

Quatre enfants aux quatre coins du monde. Quatre regards si différents et dans lesquels devrait pourtant se lire le même désir de vivre.

1 Cette satire politique mettait en scène des animaux de ferme se révoltant contre la tyrannie des hommes. Petit à petit, les cochons, à coups de décrets tels celui cité ici, minimisèrent la por-tée de la "déclaration universelle des droits des animaux" et établirent leur domination sur les autres animaux.

2 La Convention, qui comprend 54 articles, constitue une "Déclaration des droits" de l'enfant qui est inspirée par le souci primordial de défendre l'intérêt supérieur des enfants. Elle a été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée générale des Nations Unies (résolution 44/25) le 26 janvier 1990.

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LE PRINCE ANALOGUE, LE REEL ET L'OBSERVATION
LL8 - Observation - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

Entretien avec le Rév. Père Claude Larre, directeur de l'Institut Ricci à Paris, parrain de la Fondation Ling. (21 octobre 1994)

Gérard Salem: Vous disiez que s'il est soi-disant vrai que "comparaison n'est pas raison", cette maxime n'est pas vraie pour les Chinois - comme elle ne l'est pas pour Dumézil, non?

Claude Larre: Dans le texte que vous venez de me citer de Dumézil, qui me paraît assez complet et étendu sur ce thème, et qui dénote bien sa manière de travailler, je remarque qu'il n'y a pas le mot "analogique". Je me rappelle qu'au cours de mes études, notamment à propos du Moyen Age, en 1946 environ, mes camarades et moi, nous nous amusions entre nous à jouer de certains mots latins. Il y avait entre autres analogum princeps que nous traduisions par "le Prince Analogue". Je crois que c'était finalement une assez bonne définition de l'idée de principe. Car le mot principe est un mot abstrait, propre au langage, qui renseigne assez peu sur le réel, par exemple comment le lustre du plafond est suspendu à son clou... Je préfère au fond cette étymologie fantaisiste, le "Prince Analogue" ou le "Prince des Analogues". Parce que c'est une véritable domination dans le monde chinois que l'analogie exerce sur la multiplicité du réel. La différence de cette pensée chinoise, qui est globalisante, avec l'idée de simple comparaison de Dumézil (tenir des choses différentes sous un même regard), c'est que l'analogie n'est pas l'esprit, elle est le fond sur lequel les choses sont. Un peu comme le tableau noir, ou le tableau blanc n'est rien qu'une surface déserte, mais essentielle si l'on se mêle d'y inscrire des formules mathématiques ou des caractères chinois... Et quand vous êtes dans la vie courante (je ne parle pas ici de philosophie chinoise, ou de Laozi, etc.), si vous avez un réflexe de différence des sciences, voire d'hostilité et de maîtrise dissimulées qu'un Chinois peut sentir au moment où vous parlez, c'est sans doute que lui, le Chinois, considère qu'il sait tout, alors ça vous agace un peu, et vous vous dites: il sait tout, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible, ces gens-là sont développés peut-être, mais pas dans les choses où nous sommes les plus forts... Et bien, il peut défendre sa position comme vous pouvez l'attaquer... Si vous l'attaquez, vous dites: mais vous ne savez pas ça ni ça ni ça ni ça.... et lui vous répond mais moi je connais l'ordre, et tout ce que vous pouvez trouver, ou tout ce que vous avez pu trouver, tient sa place dans l'ordre universel... Et la place qu'on tient dans l'ordre universel est plus intéressante que le détail des choses qui occupent cette place dans l'ordre universel... Car ce qui vous embête vous autres Occidentaux, savoir où vous allez, ce que vous faites, toute cette espèce de flottement et d'ennui qu'il y a chez un certain nombre d'entre vous... ce n'est pas que vous ne travaillez pas, ou que vous ne savez pas travailler, c'est que vous ne savez pas à quoi sert le doute ni où le mettre... Je crois que l'analogie c'est ça. L'analogie, si c'est la comparaison chez les Chinois, c'est qu'elle est Raison. On rend raison de tout, parce qu'on rapporte tout à un ordre universel que nous n'avons pas construit, qui s'impose. Et pour voir qu'il s'impose, il faut observer. Donc la défiance que les Chinois peuvent montrer devant nos propositions est assez justifiée car ça ne les rend pas paresseux. Quoi que vous leur disiez ils diront : je sais, je l'ai vu, je suis persuadé que vous n'avez rien inventé ... Ce n'est pas ça le problème avec les Chinois. Ils ont un équilibre, ils ne peuvent pas mieux établir des définitions qu'en des termes qui se correspondent, comme le Ciel et la Terre... Et comme le Ciel n'est pas ce que l'on voit par la fenêtre, que la Terre n'est pas l'endroit où vous mettez les pieds... que le Ciel enveloppe même le ciel que l'on voit par la fenêtre et que la Terre est plus basse, plus mystérieuse, plus obscure, elle est le support de tout ce qui existe... on a alors le sentiment qu'ils se réfugient dans l'indéfini, l'indéterminé... Sur le plan conceptuel on ne peut pas leur en vouloir, car sans être sceptique ni relativiste il faut bien qu'il y ait une enveloppe qui contienne tout...

GS: Si l'on prenait des exemples? Je songe à la comparaison entre la cartogaphie du corps et à la cartographie de la terre chez les Chinois. Planter une pagode par exemple, comme l'on plante une aiguille d'acupuncture, selon les ondes telluriques et le fengshui (géomancie chinoise), on tient compte précisément de cette même conception d'un ordre universel...

CL: Oui, oui. En quoi ils ne sont pas paresseux, c'est que, pour planter la pagode ou pour planter l'aiguille, il faut des mesures...Ils ne se contentent pas de l'idée que c'est la même chose...Ils observent comment sont les choses, ils les observent généralement assez bien, car ils ont de longues traditions d'observation... Ce sont des gens consciencieux... et tout le monde sait que les Chinois sont curieux, et s'ils sont curieux... même à l'égard des étrangers qui passent chez eux, à Pékin, Xi'an ou ailleurs, c'est parce qu'ils pensent que sur le plan de l'inventaire des choses terrestres, ils ne savent pas tout... Et pour le rapport de la terre à l'action, ils se disent qu'il faut quand même savoir où l'action va se produire, comme le sourcier doit savoir à quel endroit il faut creuser, comme lorsque vous passez sur un terrain et que vous ne voyez pas très bien ce que c'est, si c'est une ligne de chemin de fer, c'est là où peut passer un train que vous risquez de recevoir en pleine poire... Donc ils savent que l'urgence de la vie ne permet pas de mettre de côté l'observation... et cependant ils ne s'en tiennent pas là, et c'est la contemplation... une sorte de règne de l'esprit...Et c'est là où, je crois, ils sont assez complets... Il ne faut pas les regarder quand ils observent seulement, il ne faut pas les regarder quand ils méditent seulement, ils ne faut pas les regarder quand ils agissent seulement...Il faut tenir tout ça, et pratiquement, tirer par la force de l'esprit, le résultat exact de l'observation, une ligne de conduite, parce que ce que nous faisons n'échappe pas à ce qui se fait dans le monde...

GS: Ça me fait penser à une chose. Est-ce que dans la démarche scientifique de l'Occident, il n'y a pas quelque chose que nous avons perdu, le sens même de cette globalité, qui fait que tout est relié forcément et qu'il faut établir le relais par le Tout? Alors que ce qui caractérise la science, c'est la scission, il faut séparer pour comprendre... séparer, considérer le détail et non pas l'ensemble, examiner une seule variable à la fois. Dans le tas, on oublie l'ensemble... on finit par le perdre.

CL: ... Et l'on est obligé de construire un monde un peu artificiel pour que ce que l'on dit soit exact. Il y a l'approximation de Gauss, il y a un certain nombre d'approximations. Dans des conditions égales de température et de pression, il n'y a pas de physique qui ait des résultats universalisables, s'il n'y a pas ça. Mais dans la réalité, de résultats il n'y en a jamais! Plus on en sait et moins l'on peut en faire quelque chose. Ce ne sont pas les meilleurs électroniciens qui réparent les postes de télévision quand ils sont en panne... L'aptitude à saisir le réel, cette forme d'intelligence particulière, n'est pas forcément le propre d'intellectuels...

GS: J'aime beaucoup votre façon de valoriser ce sens de la vision concrète chez les Chinois. Ce n'est pas par hasard qu'ils ont fait le plus d'inventions pratiques, dans les domaines les plus astucieux de la vie, plutôt que des inventions trop abstraites. C'est encore une fois leur sens de la réalité immédiate qui l'emporte. Mais en ce sens, que pensez-vous de notre mentalité comparatiste, à la Fondation Ling, des efforts que nous faisons pour valoriser confrontations et analogies, et que pensez-vous de ce dossier consacré à la comparaison, après le précédent consacré à la différence? Sommes-nous dans le réel?

CL: Ça me semble assez logique, assez heureux. Je crois que ce qui légitime ce que vous faites, c'est que vous ne le faites pas dans une réalité indifférente, vous le faites à propos de la vie. La vie comme étant globalisée. Je suis à peu près certain que les observations que vous faites ont un principe intérieur de globalisation. Je dis bien intérieur, car vous n'allez pas globaliser en enfermant tout le monde dans une enveloppe, mais en ayant un point central à partir duquel le noyau peut irradier dans toute l'épaisseur de la sphère. C'est là où, n'ayant pas quitté la vie dans vos observations, vous n'avez pas besoin de faire des efforts démentiels, comme on voit dans des livres de science, pour essayer de dire que c'est utilisable, et comment on va revenir sur les techniques opérationnelles, etc. Le problème n'est pas finalement de trouver un mot magique, tel que le mot "comparaison" ou "analogie" - c'est un peu l'enseignement de Laozi - mais de trouver la position de l'esprit incarné dans une société, pour que ce que l'on dit , puisse se dire avec n'importe quel mot, mais touche le réel et ne le quitte pas . Donc l'analogie, ce n'est pas une panacée, c'est le mot par lequel on dit : "puisque ce qui existe est un, et que ce que l'on observe est divers, il va bien falloir trouver un moyen de dire que ce qui est un est divers". J'en donne un tout petit exemple. Le chiffre un, en chinois, c'est l'unité; le chiffre dix, c'est l'unité rayonnante, et le chiffre onze, c'est l'unité dans la diversité. Vous trouvez cela dans le Huainanzi, et dans le Laozi, et même je crois dans le Zhuangzi, il faudra que je le vérifie.

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LA COURTOISIE D'ICI ET D'AILLEURS
LL8 - Courtoisie - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

Lorsqu'on t'invite à manger...

- finis tout ce qu'il y a dans ton assiette, pour montrer combien tu as apprécié le repas
- veille à laisser toujours un peu dans ton assiette, pour montrer que tu es rassasié

Lors d'une rencontre avec un inconnu...

- regarde ton interlocuteur droit dans les yeux, pour démontrer ta franchise et le fait que tu n'as rien à cacher
- fixer ton interlocuteur dans les yeux, c'est un peu comme guigner par la fenêtre de sa maison pour voir ce qui s'y passe. Laisse cela aux amoureux et aux ennemis jurés

Dans un entretien...

- pose tes questions sans détour, clairement, et à répondre de la même manière
- veille à formuler tes questions de manière à laisser à ton interlocuteur une porte de sortie s'il ne souhaite pas répondre, pour ne pas l'acculer au mensonge. Evite les réponses abruptes, qui sont une manière de couper l'échange.

Un petit exemple de malentendu

Un touriste pressé demande son chemin à un vendeur ambulant d'un petit village de province:
"La station d'autobus se trouve-t-elle bien dans cette direction?"

Le vendeur répondra "Oui, Monsieur, vous la trouverez". Le touriste pressé se précipitera dans cette direction, et, ne trouvant pas ce qu'il cherche, prendra le commerçant pour un menteur. Pourtant, avec sa réponse affirmative, celui-ci entendait surtout signifier qu'il acceptait l'entrée en matière. Répondre d'emblée par un "non" lui aurait paru très discourtois. Pour obtenir le renseignement qu'il cherchait, le voyageur aurait dû formuler tout autrement sa question...

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LES IROQUOIS: UN EXEMPLE DE COMPARAISON ANTHROPOLOGIQUE
LL8 - Iroquois - Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

Le grand avocat Lewis Henry Morgan (1818-1881), grand défenseur des Iroquois (premiers habitants de Manhattan), fut bien étonné, en s'intéressant à leur mode de vie, d'apprendre qu'ils utilisaient quatre termes pour dire "oncle" et "tante": ils distinguaient entre leurs "oncles" et "tantes" maternels et leurs "oncles" et "tantes" paternels. Au lieu de n'y voir qu'une bizarrerie exotique, comme tout grand découvreur, Morgan attacha de l'importance à ce détail. Il était évident qu'il n'était plus possible de penser en termes d'oncles et tantes sans engendrer la confusion: il fallait distinguer entre frères/soeurs de père et de mère. D'autant que, à sa stupéfaction Morgan découvrit que loin d'être arbitraires ou insensés les termes de parenté correspondaient aux règles de mariage: un jeune homme épousait généralement la fille de son "oncle" maternel, c'est-à-dire une jeune fille qu'il appelait "cousine", laquelle était également la fille de sa "tante" paternelle - le frère de sa mère mariant généralement la soeur de son père. Ainsi les Iroquois distinguaient-ils les "cousins" et "cousines" issus de frère de mère et de soeur de père, des cousins et cousines issus de soeurs de mère et de frères de père, qu'ils nommaient quant à eux "frères" et soeurs" et qui étaient des conjoints prohibés. De plus et en bonne logique, ils appelaient "neveux" et nièces", tous les enfants issus de frères ou de soeurs, qu'ils soient ou non les enfants de leurs frères ou soeurs "vrais" - mais en l'occurence que veut dire vrai? Bref, la terminologie de parenté faisait système. Par ailleurs en suivant cette règle de mariage, un jeune homme ne faisait que répéter le mariage de ses propres parents.

Morgan trouva alors que même les avocats iroquois qui étaient venus lui demander de l'aide (qui avaient fait donc des études universitaires), s'efforçaient de perpétuer la tradition. Par ailleurs le système de parenté était à mettre en rapport avec les institutions domestiques et publiques des Iroquois. En effet la gestion des communautés locales était le fief exclusif des femmes. De plus, en vertu de leurs pouvoirs, elles élisaient les hommes qui siégeaient au Conseil des sages, où se réglaient les rapports inter- et extracommunautaires (guerres, relations avec les autres ethnies, avec les Blancs, etc.), Conseil auquel elles ne prenaient pas part elles-mêmes, mais sur lequel elles ne se privaient pas de faire pression en utilisant leur pouvoir domestique; c'est-à-dire en contrôlant les ressources matérielles nécessaires aux activités des hommes: expéditions de chasse ou de guerre, construction des maisons, célébration des rites, etc. C'est du reste ce système politique qui un siècle plus tôt, lorsque les populations indiennes étaient encore nombreuses, donna à Samuel Jefferson l'idée du système fédératif et de la représentation en deux chambres - idée dont s'inspirèrent à leur tour les législateurs suisses de 1848.

Ce cas historique, qui est à l'origine de l'étude scientifique de la parenté (dès 1871), domaine privilégié de l'anthropologie moderne, est exemplaire à plus d'un titre. Tout d'abord il illustre la nécessité de l'enquête de terrain; en effet si Morgan n'avait pas vécu avec les Iroquois, il n'aurait probablement pas soupçonné l'importance, voire l'existence de leur système de parenté; il n'aurait en tout cas pas saisi la logique prescriptive de son fonctionnement et l'articulation entre le domaine domestique (matrilocal) et les affaires publiques (patriarcales) si caractéristiques de la société Iroquois. Ce cas montre à l'évidence que l'on ne pénètre le système social d'une autre soiété que par référence à la sienne propre. Comment Morgan aurait-il pu appréhender la terminologie de parenté iroquois sans se référer à son propre système de parenté, dont par ailleurs il n'était nullement conscient? Morgan tendait également à faire de la parenté un domaine indépendant alors que pour les Iroquois elle n'existe pas en soi, fondue qu'elle est dans la langue et inséparable des autres champs d'activité.

Finalement la parenté pose un problème de sens et de traduction, car que signifient véritablement les termes de "frère" et de "soeur" si l'on y inclut ce que nous appelons des "cousins germains"? Et dans ce cas que veut dire "neveux" et "nièces"? Question toujours débattue aujourd'hui...

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D'UNE GRILLE A L'AUTRE
LL8 - D'une grille à l'autre - Marie-José Danese / © Fondation Ling, Lausanne, décembre 1994

Deux heures et demie de route de Lausanne à Develier sous une pluie battante. Maman est à l'arrière. Dans le rétroviseur, je la vois s'absenter, absorbée dans le fil de ses pensées. Micheline par contre, la carte en mains, est mise à contribution pour me montrer le chemin. Car c'est la première fois que je vais dans le Jura. Mes compagnons d'études jurassiens et les reportages à la télévision m'ont souvent décrit le temps plutôt gris de cette contrée. Le mauvais temps sollicite mon attention sur la route et m'incite à un silence intérieur.

Qui vais-je rencontrer? Pourquoi un Carmel en cette fin de XXe siècle? A part la "petite Sainte Thérèse" qui faisait tout avec tant d'amour, je n'avais jamais rencontré de carmélites auparavant. Micheline, tout au long de ma maladie, avait été le trait d'union entre les carmélites, qui me portaient quotidiennement dans leurs prières, et moi. Aller les retrouver sur place une fois guérie signifie pour moi une sorte d'action de grâce, un pélerinage. Aujourd'hui il m'est difficile de réaliser à quel point j'étais malade, tout autant qu'il m'était difficile, naguère, d'imaginer la guérison, aux passages les plus sombres de mon parcours.

Dans la chapelle, à l'heure de sexte, nous entendons les voix angéliques prier et psalmodier. Nous ne pouvons les "voir". Nous savons qu'elles sont là, et qu'elles doivent aussi bien se rendre compte de notre présence, avec toutes nos maladresses (pour poser nos parapluies - confiés à St Joseph - ,,pour partager leurs prières, ou pour allumer quelques cierges). Nous sommes reçues par les soeurs externes, toutes désignées pour les contacts avec le monde extérieur. Un repas nous est servi dans une salle à manger, en présence d'un couple de visiteurs. L'homme ressemble à l'une des soeurs externes. C'est son frère. Après avoir épuisé les sujets météorologiques et géographiques habituels, je ne peux m'empêcher de le questionner sur la réaction de sa famille quand sa soeur a décidé d'entrer au Carmel. Malgré le temps qui s'est écoulé depuis cette grave décision, l'émotion est encore très vive en lui. La tendresse que trahit ses yeux humides me bouleverse.

L'heure avance. La Mère prieure va nous recevoir au petit parloir. Je me sens si proche de cette communauté, sans l'avoir jamais rencontrée pourtant! Penser à elles tout en me sentant si fortement soutenue dans l'épreuve tient du mystère. Un mystère d'amour. Me voilà soudain émue, presque anxieuse de voir le mystère prendre la forme d'un visage, d'une personne. Une grille en fer forgé nous sépare de la Mère prieure. Une grille qui ne cesse de me rappeler les sacrifices de ces religieuses. Nous ne voyons que son visage. Il m'est impossible de le décrire. Elle me parait si belle! Dans son sourire, on lit la sérénité. Dans son regard tantôt grave, tantôt tendre, la lumière. Même silencieuse elle reste rayonnante. Elle a choisi le Carmel, choisi de renoncer à "toutes ces belles choses", comme de rencontrer l'homme de sa vie, d'avoir des enfants, d'exercer une profession et s'épanouir en elle, sortir, rencontrer les êtres aimés aussi souvent qu'elle le voudrait. Elle a choisi de prier, prier à deux niveaux: soit prier, et se donner entièrement, avec amour. Ce dénuement qui la rapproche de Dieu, qui la rend sensible à Son amour, est non seulement délibéré, mais sans cesse renouvelé. Un chanoine de Saint Maurice lui a dit un jour: "la Foi n'est pas de croire que Dieu existe, mais de croire qu'Il nous aime". Si proche de cet amour, à travers les carmélites, l'intercession n'est plus un détour, c'est un raccourci. En comparaison avec son cheminement, ma rupture pendant près d'un an de toute vie active n'a pas été due à un choix. Cependant, plutôt que de "subir" ma maladie, j'ai choisi de l'emprunter comme un chemin de vie. Touchant à la limite du rationnel, aux moyens thérapeutiques de pointe, je me suis tournée vers l'irrationnel. Pour affronter mes angoisses et mes appréhensions, je n'avais trouvé que la confiance et l'espoir. Ma grille n'était pas en fer forgé. La sienne non plus.

Découvrir, quand on n'a plus rien, que le meilleur reste à offrir. Offrir son dénuement, et recevoir en échange tellement de bonheur, celui de se savoir aimé. Comprendre enfin que souffrir et être heureux ne sont pas forcément contraires, car l'acceptation de la souffrance conduit à une liberté profonde. Etrange liberté, obtenue grâce à la contrainte! Khalil Gibran, le philosophe libanais a écrit: "Lorsque votre vie sera ceinte de ces contraites, dès lors, au-dessus d'elle, vous vous éléverez, nu et délié."

Ma maladie, je m'en suis sortie grâce à Dieu, mais c'est celle de mon âme dont je suis guérie. Ce moment d'échange intense - si évident aujourd'hui, et que j'aurai été incapable de comprendre il y a une année, - cette grille qui n'est autre qu'appel à la liberté, ce cheminement étrange, voici entre autres pourquoi le monde a tant besoin - peut-être même maintenant plus que jamais - de cette présence discrète et efficace d'amour.

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