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MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 9/mars 1995

 

HEUREUX HASARD OU CHOIX PREMEDITE?
LL9 - Edito - Luo Yachun / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

LA RE-NAISSANCE
LL9 - Re-naissance - Jean Loup / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

NAITRE
LL9 - Naître - Patrick Genaine / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

FAIRE-PART POUR LA NAISSANCE DE FRANCOIS
LL9 - Faire-part - Concepción Fernandez et Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

CONSULTER UNE SAGE-FEMME?
LL9 - Consulter - Yvonne Meyer / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

EXTRAIT DE MON JOURNAL
LL9 - Extrait - Marie-Josée Danese / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

LA MAIN BRUNE
LL9 - Main brune - Marie Seblar / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

NAITRE
LL9 - Naître - Ruth Brauen / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

L'ACCOUCHEMENT AMBULATOIRE - UN CHOIX FAVORISANT LA NAISSANCE DE LA FAMILLE
LL9 - Accouchement ambulatoire - Charlotte Gardiol / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

CONSCIENCE CONCEPTUELLE
LL9 - Conscience - Danielle Simonet / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

TATATA
LL9 - Tatata - Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

LETTRE A LAURA
LL9 - Laura - Claire Dieterlen / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

RESSUSCITE
LL9 - Ressuscité - Michel Jolidon / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

NAITRE OU NE PAS NAITRE
LL9 - Naître ou ne pas naître - Linda Roux / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

ANECDOTE
LL9 - Anecdote - Linda Roux / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

I CHING - FIL D'OR
LL9 - Fil d'or - Béatrice Corti-Dalphin / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

FAUSSE NOTE
LL9 - Fausse note - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

LE RACCOURCI
LL9 - Raccourci - Christine Silanes / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

UN BONHEUR QUI PARALYSE
LL9 - Un bonheur - Concepción Fernandez / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

REVIVRE SA NAISSANCE : SENS OU NON-SENS?
LL9 - Revivre sa naissance - Irène Abbondio / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

LORSQUE L'ENFANT PARAIT
LL9 - L'enfant parait - G. Sagié / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995


HEUREUX HASARD OU CHOIX PREMEDITE?
LL9 - Edito - Luo Yachun / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Ce numéro de La lettre coïncide avec la Nature: en sortant de l'hiver, nous sommes au coeur de la naissance (ou de la renaissance) printanière. La chanson de Nathalie Choquette nous le rappelle à bon escient: "si tu regardes sous la neige... un grain de blé se protège... qu'il te prépare le printemps". Le fait de parler de la naissance nous renvoie à la vie au sens large. Comment la Chine ancienne voyait-elle la Vie? Que pensait-elle de la notion "naître"? En chinois, il existe un mot commun pour désigner les deux concepts:

sheng

Au septième ou au sixième siècle avant Jésus-Christ, le mot sheng était déjà apparu dans des textes sculptés sur bronze pour indiquer les différentes phases du mouvement de la lune (apparaître - disparaître). Un peu plus tard, au quatrième siècle avant Jésus-Christ, on retrouve également sheng dans le Livre des mutations (le Yijing). Ce texte évoque le

sheng sheng zhi wei yi,

à savoir: la vie engendre la vie, c'est la transformation, la reproduction et le développement.

Durant la dynastie des Han orientaux (25 à 220 après Jésus-Christ), l'auteur Xu Shen, dans son ouvrage Shuowen Jiezi1, définit le mot sheng comme quelque chose qui avance ou progresse.

L'image du mot en chinois
indique l'herbe qui sort de la terre:
la partie inférieure indique la terre et la partie supérieure symbolise le verbe "sortir".

Cinq définitions exhaustives nous permettent finalement de mieux saisir l'extension du mot sheng dans une réalité aussi diverse2:

  1. procréer
  2. produire (exploiter l'objet afin de pouvoir l'utiliser)
  3. progresser inlassablement
  4. transformer
  5. prolonger l'existence.

Selon les anciens Chinois, l'univers contenait, de manière complexe, un organisme vivant qui se reproduit sans cesse et où l'énergie se meut partout sans blocage. Ainsi, l'énergie dont une graine est dotée lui permet de percer la terre pour grandir et fleurir. Pour l'embryon, un même mystère réside: "Venir au monde, c'est se trouver pris par un grand fleuve, emporté par un flot tout-puissant. L'accouchement, c'est la traversée d'une tempête. L'enfant, un frêle esquif cherchant douloureusement passage, risquant à chaque instant le naufrage."3

Quelle confiance pour suivre le souffle de la Vie! Quelle modestie aussi de reconnaître que "vos enfants viennent à travers vous, mais non de vous"4. Qu'importent les diverses cultures?!

Un proverbe indien dit: à la naissance, vous pleurez, mais les gens autour de vous sont remplis de joie. Néanmoins, lorsque vous mourrez, l'entourage pleurera de tristesse. Alors, réjouissez-vous de vivre!

1 Premier dictionnaire chinois
2 Fang Dongmei, Zhongguo rensheng zhexue gaiyao, Taibei, Wenxue Chubanshe, 1978.
3 Frédérick Leboyer, Le sacre de la naissance, Paris, Phébus, 1982.
4 Khalil Gibran, Le prophète, Paris, Casterman, 1956.

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LA RE-NAISSANCE
LL9 - Re-naissance - Jean Loup / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

"Et là, nous sortîmes pour voir les étoiles"
(William Styron)

Il y a quelques mois, à l'occasion d'un séminaire sur l'hypnose de la Fondation Ling, dont l'invité était François Roustang, nous avons assisté au témoignage bouleversant de quelqu'un qui avait traversé les épreuves d'une cruelle maladie et qui s'était aidée par l'hypnose. J'ai tout de suite senti que c'était une histoire de souffrance transformée sous l'effet de la grâce en un changement profond que je qualifierai volontiers de progrès spirituel. Cette personne bouleversée et bouleversante nous faisait part à la fin de son récit, et à l'occasion de questions, de son désarroi actuel, car visiblement sa conception de la vie avait profondément changé; mais son visage était lumineux et empreint d'une sérénité qui tranchait avec cet inconfort dont elle nous faisait part. Ce récit de voyage me rappelait trop ce que j'avais vécu quelques années auparavant, un changement profond, une transfiguration que je n'arrivais à qualifier qu'avec les mots miracle ou renaissance. Les questions des participants étaient nombreuses, mais moi, il fallait que je lui dise ce que je ressentais et revivais. Enfin vint mon tour, je la remerciais et lui dit:

"J'ai retenu trois mots jalonnant votre témoignage: douleur, renaissance, grâce" et j'ajoutai en référence à son désarroi mêlé de joie véritable qu'elle venait d'exprimer: "Vous êtes sur la voie de la sérénité, car il n'y a que deux chemins pour y parvenir, la douleur et la sagesse."

Mais là où elle était maintenant, elle ne pouvait, comme moi auparavant, employer ses anciens repères. Il fallait reconstruire, re-naître. Si j'ai osé le lui dire aussi franchement et abruptement, c'était surtout à cause du troisième mot prononcé: grâce. La renaissance est une grâce, et une grâce, ça se vit, avec le don d'humilité qui lui sied. On est malheureusement dans le domaine de l'inexplicable, sur le plan scientifique, et du non-transmissible pour qui ne l'a pas connu. Et cette réponse de François Roustang auquel je demandai après à quel type d'apprentissage batesonien on avait affaire: "est-ce du type no 2 ou no 3? - Oh! 4, 5, 6!" répondit-il avec un geste de la main qui montait au ciel.

Abandonner tous ses repères, changer de fond en comble, le problème alors, c'est que sans repères, il n'y a plus rien pour se situer. Comment agir, prendre position, réfléchir, si le sens de la vie passée apparaît comme absurde, un non-sens tout à coup? Cette remise en question, ce changement total de repères comme le dit François Roustang, peut être figurée par une conversion religieuse ou un changement total après une psychothérapie, mais reste rare. La renaissance en ce sens n'offre que l'inconnu, dans le sens d'un non-vécu. Je sentais que, comme moi, ce désarroi dû au manque de repères, et empreint malgré tout de sérénité et de confiance ferait émerger chez elle des ressources intérieures jusque là insoupçonnées du profond de son être, lien enfin établi avec le numineux. D'être enfin relié au sens de "religere" (acte d'évaluer avec scrupule, avec rigueur, le numineux qui nous fonde, d'en prendre la mesure par un jugement du coeur, d'après M. Cazenave). Instant inoubliable, car je revivais ma propre expérience, ce qui me permit l'audace empreinte d'une confiance totale des propos que je lui adressais. La renaissance est un miracle et un mystère, et c'est l'acceptation de ce mystère qui permettra l'émergence de nouveaux repères, de nouvelles valeurs. La voie de la douleur acceptée en est souvent le chemin. Ce nouvel état permettra l'apparition d'autres repères étrangers à la conscience jusqu'alors.

Cette renaissance n'a d'ailleurs comme corollaire que la certitude de la justesse du nouveau sens - trouvé, découvert, reçu? - chacun y mettra ce qui lui convient, mais les mots de miracle ou grâce auront enfin une résonance pour ceux qui viennent de vivre intensément un tel événement.

On ne peut renaître que des cendres d'une vie passée, une vie non haïe mais pardonnée qu'un "autre" a vécu douloureusement et surtout dans l'erreur de ce qu'il avait imaginé être une vie. Cela me rappelle Hermann Hesse: "Faire face à soi dans sa nudité, non point dans la dégradation de ses biens ou dans le risque volontairement couru mais dans la destruction du moi idéal que nous nous constituons pour nous protéger en lui." ou C. G. Jung: "L'être humain passe une partie de sa vie à édifier des défenses pour fuir ses souffrances, lesquelles défenses le rendent encore plus souffrant."

Mais je ne peux m'empêcher de finir cet article avec la citation d'une pensée d'un maître Zen: "On ne peut réaliser pleinement ses potentialités qu'en écartant toute forme de dépendance."

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NAITRE
LL9 - Naître - Patrick Genaine / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Naître, mot dynamique. Acte ponctuel qui sous-entend un avant et un après. Processus impliquant une construction, une évolution. Naître, une action qui laisse des traces. Chacun de nous a très probablement en tête des images associées à cette dynamique. Je me souviens qu'au moment où ma fille a eu la tête -oui, juste la tête- hors du ventre de sa mère, elle a ouvert les yeux, redressé légèrement sa tête vers le haut et pris une immense respiration. Naître: passage, transition.

A l'origine de ce texte il y a une suggestion qui s'est transformée en idée. Une pensée s'est déroulée, a pris forme dans la réalité. Naître: un acte aussi bien intérieur qu'extérieur, visible qu'invisible.

Un jour, assis près du sommet de l'Etna en éruption, j'ai vu le soleil apparaître soudain juste en face de moi. Il ne s'était pas "levé"; il y avait eu la nuit, puis l'aube, puis une boule orangée, directement pleine, là en face de mes yeux. Cela a fait naître une émotion. Cette émotion a fait naître un état de conscience particulier. Naître: réaction en chaîne.

Ne dit-on pas "naître à soi-même"? Le processus psychothérapeutique permet d'expérimenter les multiples possibilités de transformations internes. Magie des innombrables re-naissances possibles à l'intérieur de la même vie, du même corps. Naître: une histoire de poupées russes.

Y a-t-il un seul domaine de la création dans lequel "naître" ne soit présent? Hommes, animaux, plantes, continents, planètes: tous expérimentent ce processus, jusqu'à l'univers lui-même. Le big bang: lieu originel, carrefour mythique, maternité du monde où naissent les points d'interrogation les plus durables concernant les secrets de la vie.

Naître: mystère...

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FAIRE-PART POUR LA NAISSANCE DE FRANCOIS
LL9 - Faire-part - Concepción Fernandez et Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

1
Mon petit enfant, mon bébé
Quel monde allons-nous te léguer?
¿De miedo, temor o risa,
O de mares, sol y brisa?
D'orages, de grêle et de chaos,
Ou de suite pour violoncelo?
Mi pequeñito, mi amor
¿Que mundo vamos a darte?

2
Mon petit enfant, mon bébé
Te dormiras por la tarde,
Cuando el sol ya se baja
Y el gato se despierta
Je nous imagine dans l'été
Courant essouflés dans les prés
Mi pequeñito, mi amor
Quel monde allons-nous te léguer?

3
Mon petit enfant, mon bébé
Comment allons-nous t'appeler?
Prénom de terre, prénom de ciel
Nombre de sal, nombre de miel
De France, de Suisse ou d'Espagne?
Pesado como el oro
Mi pequeño, mi tesoro
¿Que vida vamos a darte?

4
Mon petit enfant, mon bébé
Le printemps peine à s'installer
Le monde est tout tourneboulé
Rien n'a changé depuis Goya
Turistas van a Sevilla
Obreros van a Ginebra
Mi pequeñito, mi amor
¿Que mundo vamos a darte?

5
Frimas de l'aube sur les persiennes
Hommes et femmes van y vienen
¿Como vamos a caminar?
¡Lo vamos a imaginar!
Guerra y paz siempre juegan
Sol y sombra nunca paran
Mon petit enfant, mon bébé
Commençons par la vérité!

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CONSULTER UNE SAGE-FEMME?
LL9 - Consulter - Yvonne Meyer / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Attendre un enfant n'est pas une maladie. Voilà une affirmation à laquelle bien des futurs parents souscriront.

En Suisse, lorsqu'une femme est enceinte, elle va généralement voir son gynécologue qui la suivra quasi jusqu'en fin de grossesse et à l'accouchement. Si la femme s'intéresse, peut-être qu'elle rencontrera une sage-femme aux cours de préparation à la naissance, sinon cette rencontre se fera seulement en salle d'accouchement et éventuellement dans les suites de couches.

Cette organisation de la santé pose question. La vision du gynécologue est surtout centrée de par sa formation médicale sur la recherche et la prise en charge de pathologies. Elle convient particulièrement si la grossesse ou l'accouchement présentent des risques importants comme c'est le cas chez une femme enceinte diabétique ou lorsqu'un processus d'accouchement stagne par exemple. La sage-femme a, elle, avant tout une vision de la normalité qu'elle vérifie par des critères précis tout au long du cycle de la maternité. Cette normalité n'est pas que le fruit du hasard. Elle doit être encouragée par un mode de vie sain et une prise en charge de confiance dans les capacités corporelles qu'en principe chaque femme a, mais qui sont facilement mises en doute de nos jours. Cela nécessite du temps pour aborder avec les femmes, les couples, des questions relatives à leur vécu ou d'expliquer certains mécanismes comme l'accouchement ou l'allaitement pour que les futurs parents trouvent en eux les moyens de faire face aux situations. La prise en compte des désirs parentaux est aussi importante pour que la naissance s'inscrive dans un cadre non seulement de surveillance obstétricale mais aussi dans un environnement qui prend en compte la situation affective et sociale. Pour que les femmes enceintes bénéficient de la double approche une plus grande collaboration médecin/sage-femme se révèle nécessaire.

Il serait souhaitable aussi d'un point de vue économique - non-négligeable de nos jours - que les compétences des sages-femmes et des obstétriciens soient utilisées à bon escient. La Norvège et la Hollande reconnaissent déjà la sage-femme comme la professionnelle de première ligne pour la surveillance habituelle de la grossesse et de la maternité.

Actuellement la palette des offres tend à se diversifier et c'est tant mieux. Les sages-femmes proposent depuis assez longtemps des cours de préparation à la naissance, elles sont actives dans les salles d'accouchement, auprès des mères et des bébés ou pour un accouchement ambulatoire. Ce qui est plus récent, c'est l'offre de contrôle de grossesse par des sages-femmes en privé ou dans certains grands établissements et des consultations d'allaitement. En collaboration avec des obstétriciens, elles font également des suivis de grossesse à risque à domicile.

Adresse de contact, voir page 6 à la fin de l'article de Mme Brauen.

Sur Vaud, il y a également une permanence téléphonique de sages-femmes du service pré et postnatal: tél. 021 157 55 44.

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EXTRAIT DE MON JOURNAL
LL9 - Extrait - Marie-Josée Danese / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Mon corps s'éveille au rythme de la nature.

Peu à peu mes pieds foulent le printemps.

Les magnolias me charment de tout leur éclat. Les forsythias dressent leurs tiges fleuries à m'éblouir. Victorieuses, leurs pétales d'or chantent la vie.

Entre la fin des jonquilles et les premières tulipes, je me sens comme la nature, soudain refleurir, ou du moins revenir.

Les montagnes majestueuses veillent sur le Léman, tranquille ce matin, paré de ses plus jolis reflets d'azur. Je me laisse bercer par cette douce mélodie naissant des ondes fragiles qui caressent les galets du rivage.

Le soleil printanier, dès l'aurore, se veut l'époux d'une bise suave et légère. Pourrais-je décliner leur irrésistible invitation à nos heureuses retrouvailles?

Le cygne, quant à lui couve déjà son nid.

Etourdie, émerveillée, mes pas vont à la recherche de l'assurance assouvie, du voyageur qui revient à la vie.

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LA MAIN BRUNE
LL9 - Main brune - Marie Seblar / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Laura contemple la pénombre. Son corps ce matin est étrangement lourd sur le drap. Il fait chaud et humide. Elle se demande l'heure qu'il est. Dehors, des femmes se parlent par-dessus les murs des maisons. Leurs voix sont criardes, emplies d'une étonnante joie de vivre. Bruits de bassines entrechoquées et vidées bruyamment, aboiements de ces chiens jaunes, pelés et fuyants, bêtement agressifs. Elle se lève péniblement, vaguement étonnée de cette lourdeur dans ses membres. Elle branche l'air conditionné, il s'ébroue et se met en marche dans un grand bruit.

Sao balaye la grande pièce ouverte sur les jardins. Elle est fine et gracieuse, sa lourde natte de cheveux noirs suit doucement le mouvement de son corps.

- Good morning, Madam!

Elles se sourient. Sao se dirige vers la cuisine pour préparer le thé. En bout de table, l'attendent une assiette, un bol, l'épais journal local qu'elle feuillette avec ennui chaque jour. Mauvaises photos de dignitaires locaux, ridicules avec leur collier de fleurs autour du cou et leur sourire plaqué. La plupart du temps, ils inaugurent...une école, un temple, elle s'en fiche. Rien à espérer non plus des textes fleuris de bons sentiments, d'une écoeurante banalité.

Dans son mauvais anglais et en roulant les "r", Sao lui parle.

- Mister called. Not coming for lunch, he has meeting.

Bien. Elle a déposé une assiette de fruits sur la table. Laura contemple les couleurs lumineuses, l'orange de la papaye, le vert du citron, le jaune de l'ananas. Elle repousse l'assiette, boit le thé brûlant. Sao s'est arrêtée, ses yeux d'obsidienne lui sourient. Elles ont l'habitude de bavarder à cette heure-là du jour. Sao s'étonne, elle n'a rien mangé. Laura dit qu'elle est fatiguée. Un frisson monte le long de son échine. Plus tard, la douche tiède sur son corps lui fait du bien, harmonisant brièvement ce chaud et ce froid qu'elle sent en elle. Elle se sent indifférente face au vide de ce jour, admet sans révolte qu'elle est peut-être malade. Pour repousser l'angoisse de cette solitude-là, elle s'est allongée sur le canapé en rotin de la grande pièce. Sao fait le ménage, silencieuse, efficace. Laura a fermé les yeux. D'un mouvement souple et précis, la chatte la rejointe sur le canapé. Elle sent son corps chaud et doux contre le sien. Leurs regards se croisent, Méo l'observe sans ciller. Laura s'étonne de la présence de l'animal d'ordinaire sauvage. La chatte s'intéresse à elle lorsqu'elle se dirige vers le frigidaire. Alors queue dressée, elle s'arrondit entre ses jambes en poussant des miaulements rauques. Méo ne recherche pas les caresses, les accepte parfois avec cette condescendance féline. Laura étend ses doigts sur les poils doux, retire sa main moite.

Plusieurs heures ont échappé à sa conscience. Maintenant les lumières sont allumées, elle entend des bruits de casseroles entrechoquées. Elle croise le regard de la chatte, toujours collée contre son ventre. Plus tard son mari est rentré, il a porté Laura sur le lit, l'a fait boire, sa voix était douce.

Laura reprend parfois conscience lorsque Sao essuie son corps mouillé, la bouchonnant comme un cheval après l'effort, elle le fait avec énergie comme pour réveiller Laura. Elle la change, la roule sur l'autre lit, enlève les draps humides. Plaisir, dans cette fraîcheur propre et sèche.

La silhouette de Sao se détache dans la pénombre. Laura ne le sait pas, mais dans son inconscience, elle pleure, presque tout le temps. La main brune essuie les larmes. De très loin lui parviennent parfois ces mots étranges "Why cry so much?". Laura ne sait plus où elle se trouve. Elle est une enfant que sa mère veille avec amour, pourquoi ces mots étranges, d'un ailleurs inconnu? Elle plonge dans ce puits de douleur, retrouve dans sa conscience cette certitude que jamais sa mère ne la caressée ainsi pour apaiser ses terreurs, se raccroche à la main brune.

La nuit, Laura se calme contre l'homme, son mari, comme elle s'apaisait lorsque son père s'asseyait le soir sur son lit d'enfant malade. Les cauchemars s'éloignent, elle sombre dans un vide apaisé. Le combat reprend le jour. Dans la douce pénombre Sao est là, toujours. Peu à peu elle se calme dans la certitude de cette présence, s'endort enfin. La fièvre éloigne lentement ses vagues du corps de Laura.

Reste en elle le souvenir étonné d'un puits de douleur qu'elle pensait recouvert à jamais. La main brune de Sao la suivie dans cette chute, puis la ramenée vers la lumière. Laura l'ignore encore, mais cette expérience-là l'a changée.

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NAITRE
LL9 - Naître - Ruth Brauen / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Serait-ce cette rencontre du symbolique et du réel, qui préoccupera toujours nos esprits et notre imagination? Est-ce seulement sortir du ventre de la mère? Est-ce seulement devenir fils puis père ou fille et mère?

Durant toute la période de la grossesse, les parents parlent à l'enfant, le touchent, le caressent, le symbolique se liant au réel et à l'imaginaire. Tous ces actes d'amour quotidiens durant la période de gestation, accompagneront cet être croissant dans le giron familial et leur permettra de supporter une certaine ambivalence des sentiments, souvent présents lors d'une première grossesse.

L'affectivité de l'entourage direct de l'enfant sera rassurante, sécurisante, c'est un peu comme l'histoire du Petit Prince de St-Exupéry.

Avec nos connaissances actuelles, nous ne pouvons plus nier l'existence d'une vie affective durant la grossesse. Durant la gestation, cette relation affective se nouera et s'enrichira d'une manière étonnante, la stimulation affective ne pouvant être que bénéfique; car souvent, lors d'une première grossesse, une certaine crainte et pudeur vis-à-vis de l'être conçu dans l'intimité, sera souvent très marquée, le "produit " de leur amour devant être protégé, car considéré comme fragile.

L'être qu'ils souhaitent à juste titre parfait, se cachant, se lovant dans ce "nid chaud et accueillant" qu'est l'utérus. Cet enfant reçoit alors la permission de répondre aux stimulations venues de l'extérieur, donc s'exprimera activement, et tissera des liens avec sa mère et son père.

La confirmation affective dont Frans Veldman nous fait découvrir avec l'haptonomie, montre que le don de la tendresse, sécurisante, permet à l'enfant de naître, et, par la suite, aidera le nouveau-né à se sentir bien dans son ouverture au monde.

Cette approche facilitera la phase d'accueil de leur enfant lors de la naissance; surtout avec moins d'anxiété et avec beaucoup de confiance. Les professionnels de la santé entourant les parents, devraient être en mesure de respecter cette intimité du couple, de la femme, que ce soit durant la grossesse, l'accouchement et dans la période post-natale.

Un autre aspect à souligner: le détachement, phase cruciale post-natale, qui signifie aussi de se préparer à faire le deuil de cette grossesse, de l'attachement durant cette vie intra-utérine, de cet enfant rêvé, idéalisé, et qui maintenant est là, qui vous regarde avec un nom, une identité, masculine ou féminine.

La naissance s'inscrira pour toujours dans les couches profondes des cellules du cerveau des parents et du nouveau-né. Cette phase sera une phase cruciale, qu' il ne faut en aucun cas minimiser, et où la sage-femme a un rôle non négligeable à jouer.

La sage-femme dans le processus de la naissance
Depuis l' Antiquité la sage-femme est présente et active au cours de la naissance. Elle partage ce moment unique de l'enfant qui entre dans la société.

La naissance a toujours été une " affaire" de femmes jusqu'au XVIIème siècle, époque où l'homme, notamment le médecin, s'est introduit dans la sphère des femmes, en introduisant l'utilisation du forceps. Avant l'intrusion masculine dans le monde de l'accouchement, la femme," s'accouchait" en tant que parturiente active; actuellement elle est le plus souvent "accouchée" en tant que parturiente passive. Elle est donc quasiment privée de toute initiative. De la position verticale, elle passe à la position horizontale.

Cette évolution prouve à quel point la femme se soumet plus ou moins docilement à différents courants d'idées, et que la sage-femme doit rester attentive à l'évolution de l'obstétrique, afin de garantir le maintien des rapports humains.

La sage-femme a donc toujours existé, et remise à l'honneur là où elle n'a plus pu exercer son métier (ex. USA), car la sage-femme sera toujours là où les femmes auront besoin d'elles.

Elle restera la personne-clé, dans cette phase cruciale qu'est l'accom–pagnement de la femme, du couple, avant, pendant, et après la naissance. Elle s'assurera tout de même d'une étroite collaboration avec d'autres professionnels de la santé, ce qui nécessite bien sûr, une reconnaissance des rôles respectifs. De plus elle sera capable de délimiter sa zone de compétence professionnelle. La sage-femme conseille, accompagne, surveille et soigne tout au long du cycle de la maternité.

Pratique de la sage-femme
Elle pratique à titre dépendant ou indépendant en milieu intra ou extra-hospitalier. Elle participe à la surveillance de la grossesse: elle aborde la mère, l'enfant, la famille sur le plan obstétrical, psychologique et social. Lors de cours de préparation à la naissance, elle renseigne quant aux différentes préparations possibles: ex.(sophrologie, haptonomie, yoga, chant pré-natal, techniques de respiration, prép. en piscine, etc..) Elle stimulera les capacités que toutes les femmes possèdent pour devenir mères, et favorisera le tissage de liens de confiance réciproque de façon à ce que les différents aspects de la maternité soient vécus comme partie intégrante de la vie de tous les jours.

Elle maîtrise la surveillance et la conduite de l'accouchement présumé normal de façon indépendante et capable de déceler les situations à risques, et entreprend les mesures d'urgence en attendant le médecin. Elle assure aussi la surveillance, les soins à l'accouchée et au nouveau-né, à domicile, après un séjour dit raccourci à l'hôpital (généralement entre 6 h. et 72 h. après l'accouchement), nommé aussi acc. ambulatoire. Elle est à même d'assurer l'accouchement à domicile de manière autonome, tout en excluant bien sûr soigneusement les risques potentiels, par une évaluation des plus pointues.

L'activité de la sage-femme s'exerce également dans de nombreux autres domaines, tels que les suivis de grossesse à risques à domicile sur ordre médical, les soutiens à domicile lors de problèmes d'allaitement, la gymnastique post-natale, les massages pour mères et nouveau-nés, la contraception, la remusculation périnéale, la planification familiale, les actions de protection maternelle et infantile, les problèmes de stérilité etc...

Autres domaines d'activité
La sage-femme joue un rôle important pour endiguer les actes obstétricaux inutiles. Elle collabore activement à maîtriser les coûts de la santé, (extrait tiré du descriptif de l'Association suisse des sages-femmes (ASSF): image prof., rôle et compétences des sages-femmes) compte tenu de son activité diversifiée et de ses prestations de qualité au sein de la communauté.

Depuis deux ans, l'Association suisse des sages-femmes négocie une nouvelle convention collective tarifaire pour les sages-femmes indépendantes, avec le concordat suisse des caisses-maladies. Un accord qui ne satisfait pas entièrement l'ASSF, sera signé et mis en vigueur au mois de mai de cette année. Ceci améliorera sensblement la condition de la sage-femme indépendante de tous les cantons, sauf Vaud et Genève. Il est donc à souhaiter et espérer que tous les cantons concernés y adhéreront, afin de régulariser les disparités cantonales qui étaient à peine soutenables.

Lutter sans relâche est le mot-clé pour que l' activité des sages-femmes puissent se faire dans les meilleures conditions possibles, et que la rémunération ne diffère pas des sages-femmes travaillant en milieu hospitalier.

Où obtenir des informations?

Association suisse des sages-femmes (ASSF), Secrétariat central, Flurstrasse 26, 3000 Berne 22 Tel (031) 332 63 40. Cette dernière procure un dépliant avec toutes les sages-femmes indépendantes de Suisse et les prestations qu'elles fournissent.

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L'ACCOUCHEMENT AMBULATOIRE - UN CHOIX FAVORISANT LA NAISSANCE DE LA FAMILLE
LL9 - Accouchement ambulatoire - Charlotte Gardiol / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

L'accouchement ambulatoire se définit comme un accouchement survenant en milieu hospitalier suivi d'un retour précoce à domicile (entre 2 et 72 heures après la naissance).

L'accouchement ambulatoire est une possibilité offerte aux femmes et aux couples. alors qu'une femme choisissant le système de l'hospitalisation traditionnelle sort e la maternité après une semaine se trouve souvent démunie face à son nouveau rôle et à des problèmes domestiques nouveaux, celle qui choisit la solution ambulatoire bénéficie de soins et de conseils adaptés à sa situation par une sage-femme.

L'accouchement ambulatoire permet une relation approfondie et adaptée aux attente des des familles. Elle tient compte à la fois du milieu, des soucis, des besoins et du rythme de vie de chacun.

Ce retour précoce à domicile favorise un meilleur contact mère-enfant, une meilleure intégration des frères et soeurs, un allaitement à la demande sans interférence. Après une naissance, la mère est plus vulnérable. Le milieu hospitalier peut être parfois impressionnant, une parole, un geste, mal interprété. Alors qu'à la maison, elle se retrouve dans un milieu connu, entourée de sa famille, vit la découverte de son enfant en fonction de son rythme, de sa culture. Elle sera plus à l'aise et sécurisée. Les parents progressent ensemble dans leur nouveau rôle. Ils apprennent en confiance les soins à prodiguer à leur enfant et à l'observer. La mère n'a pas les trois ou quatre jours d'avance sur le père par rapport à la relation mère-enfant qui s'établit à la maternité avec l'hospitalisation traditionnelle. en outre, à domicile, la femme va agir selon ses désirs. elle reste "maîtresse des lieux" et responsable d'elle et de son enfant. son besoin d'intimité avec lui sera respecté. Le pouvoir de la sage-femme est moins important et la relation est plus équilibrée. Tous ces éléments agissent positivement sur son moral et diminuent ou évitent le traditionnel baby blues.

Ce système provoque une diminution des coûts de la santé et va dans le même sens que le maintien à domicile proposé par les centres médico-sociaux. Le coût moyen des soins offerts par la sage-femme indépendante oscille entre Fr. 540.- à 650.- pour une moyenne de 5 à 6 visites. Les prestations proposées par les sages-femmes indépendantes sont prises en charge par les assurances. En outre, la famille reste souvent en contact avec la sage-femme qui pourra maintenir son action préventive en répondant de façon personnalisée aux différentes questions.

Dans chaque canton romand, une permanence téléphonique est également à disposition des futures et jeunes parents pour répondre aux craintes et aux questions liées à la grossesse, la naissance et les soins aux nouveaux-nés. Elle est tenue par les sages-femmes indépendantes 7 jours sur 7.

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CONSCIENCE CONCEPTUELLE
LL9 - Conscience - Danielle Simonet / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

J'avais bien choisi d'être une fille
Et
Big Bang
J'existe
Une cellule d'amour
Multiplie ses facettes
Un ventre m'accueille...
L'aventure
Oh oui, j'ai choisi d'être une fille!
Pourtant maman ne comprend rien
Fière elle est, le ventre en avant
Un garçon
Tout le dit
Un amour
Son amour
"Maman, écoute-moi!"
Erreur
Une monstrueuse erreur
Impost...rice, je suis
Car elle ne m'entend pas
Je l'ai prévenue
J'aurais tellement voulu
Qu'elle aime les surprises
Le retrait de son corps
Ma peau brûle sous son regard
3e degré
Vais-je guérir?
"Tu ne me connaîtras jamais
Maman
Et moi
Pourrais-je m'accueillir
Si je ne rencontre pas ton âme?"

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TATATA
LL9 - Tatata - Pierre-Yves Jacopin / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Trompettes et trompinettes sonnez, petit X est né ce matin. Merveilleux petit garçon qui s'accroche à mes mains, comme pour nous dire: "Ça y est je suis là, je suis arrivé, à vous de jouer. J'ai fait mon boulot, à vous de jouer..."

En effet tu t'es bien battu petit X. Essayant de "souffrir" le moins possible dès le moment où, vers deux heures du matin, Concha semblait avoir épuisé énergie et courage. Le corps en veilleuse, concentrant toute ton énergie à faire battre ton petit coeur, tu as attendu de pouvoir naître jusqu'à ce qu'il fasse grand jour, jusqu'au moment où l'équipe de jour rejoignait l'équipe de nuit. Le docteur nous alors donné un bon coup de pouce, agissant plus vite que l'éclair pour t'aider à sortir définitivement. Et te voilà maintenant parmi nous "fatigué, mais content", comme l'on dit; fatigué mais content comme ta maman! Et moi, la troisième roue du char, je ne suis pas moins surpris. Même si depuis un certain temps déjà je t'attendais. Comme toi, de ton côté, tu nous attendais à ta façon. Nous nous attendions. Mais qui eût pu prévoir ce miracle, réaliser, ce moment absolument unique --c'est le cas de le dire--, cette joie, cette affection éclatante?

Pourtant d'une certaine manière nous nous connaissions déjà. En réalité nous n'avons jamais cessé de nous connaître. Je t'ai vu tout petit bout d'homme, sur l'écran du sonar du gynéco à peine quelques semaines après ta conception, déjà parfaitement vivant, ton petit coeur battant, en train de constituer patiemment tout ce qu'il te fallait pour vivre. Nous t'avons suivi ainsi mois après mois. Puis Concha t'a senti bouger avec certitude pour la première fois: tu nous faisais savoir sans conteste possible que tu étais là bien vivant. Puis tu nous a répondu. Tu as répondu à notre manière de vivre, de dormir, de nous réveiller, de travailler, de nous presser, de manger. Tu nous a fait des signes, que nous avons interprétés en nous disant: "Ça il n'aime pas", certains bruits, certains cris... et aussi les explosions soudaines et la longue fatigue de la vie quotidienne. De temps en temps je te parlais à travers le ventre de ta mère et tu nous laissais croire que tu avais entendu. Tu n'étais pas encore tout à fait là mais tu étais déjà bien présent. De sorte que ce matin lorsque tu as pleuré pour la première fois et que les infirmières et les sages-femmes ont dit:" Donnons-le au père, on verra s'il saura le consoler!" Est-ce un coïncidence? Mais lorsque je t'ai pris dans mes bras et que je t'ai parlé, tu t'es immédiatement calmé. Et tout le monde s'est étonné. Nous nous étions attendus l'un l'autre et maintenant que tu étais là, dans mes bras, c'est une autre histoire qui commençait.

Pour ça tu étais bien présent! Comme tu es présent maintenant, en train de dormir dans ton petit berceau. A la fois déjà bien avec nous mais également dans ton existence d'avant, d'avant l'air, d'avant la lumière, d'avant la pesanteur; avec tes bras, tes jambes et tes mains d'avant; d'avant le sein, d'avant la respiration. Avec nous et déjà avec ta façon d'être, dans ton avenir bien à toi, avec ta manière de dormir, de t'éveiller, de protester, de t'allonger sur ta mère ou de ne pas savoir encore vraiment pleurer ou sourire. Avec nous et avec moi, lorsque tu me fixes de tes grands yeux, moi et personne d'autre. Mode de communiquer, même si c'est pour nous dire quelque chose que ni toi, ni moi ne comprenons, mais dont à l'évidence on ne saurait douter sans te trahir. Expression qui n'a pas d'autre but que de vérifier encore et encore qu'un message passe, qui prouve que nous nous comprenons; message qui nous suffit pleinement:1

"Bonne nuit petit François, puisque désormais nous avons décidé de t'appeler François."

1 Comment les "spécialistes" peuvent-ils prétendre que les nouveaux-nés ne communiquent pas encore? Que leur faut-il? Ils communiquent déjà mieux que la plupart des animaux domestiques dont la plupart savent à peine reconnaître les signes que nous leur adressons - sauf bien sûr lorsqu'il s'agit de leurs besoins physiologiques essentiels.

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LETTRE A LAURA
LL9 - Laura - Claire Dieterlen / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Vous n'avez jamais su.

J'avais vingt-quatre ans, mais j'étais une toute petite fille, perdue dans son imaginaire envahissant.

Je suivais votre école cette année-là. Vos maîtres prestigieux, Martha Graham et Balanchine traversaient votre enseignement si beau et si essentiel.

Et un matin je me suis rendormie. J'ai rêvé.

Je me sens étouffer. Je vois une plage. Très près de mes yeux, un rocher avec un passage. Derrière ce trou une lumière nacrée rose orange. Une prairie vallonnée d'un tendre vert. Les formes arrondies de quelques arbres. Je les vois s'étirant. L'air vibre et le ciel est proche.

Ce jour-là, j'ai manqué la "barre classique" quotidienne.

Merci, chère Laura, d'être une deuxième mère, un temps, sur mon chemin de vie.

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RESSUSCITE
LL9 - Ressuscité - Michel Jolidon / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Tu connais ?
Ce brouillard inexplicable ...
Les idées de la folie,
La dimension perdue
De la non-vie
Prise entre la vie
Et la mort.
Tu connais
Le bonheur de l'illusion
D'être heureux
Quand tu es malheureux
De l'intelligence perdue
Pour le néant qui est.
Tu connais la solitude
Du langage évanoui ...
A vivre seul
Parmi les autres gens,
Et l'ennui, l'ennui
Avec la mort à la fin.
Tu connais la musique
Rythmée par la gloire
Des tambours de la destruction.
Tu connais les notes
De la musique du suicide
Prévu l'année d'avant.
Tu connais, tu connais
Ces psy férus de théories
Savantes,
Qui se ruinent la santé
A travailler bien trop
Et à dormir trop peu
Sans résultat, et pire.
Tu connais, tu connais
Ces psy qui soignent
Avec le savoir
Issu de leur grand coeur
De leur grande patience
Et encore du courage.
J'en connais trois
Comme une trinité
En mon coeur.
Ils sont ma renaissance
Mon rocher, ma lumière
Ma source de vie.
J'en connais trois
Pour ma renaissance.
Je les tiens haut et fort
Dans mon coeur.
Tu sais!
Maintenant je suis.
Fini!
Et... ma cervelle
Est-elle guérie ?
Je ne le sais trop
Et là...
N'est pas l'important.
Maintenant je suis.
Fini!
Le temps du malheur,
Car je connais
Ma valeur.
Avec l'aide de Dieu,
Mon coeur est à moi
Car il est à toi,
Pour t'aider à vivre
Envers et contre tout.
Dans la grande lumière
De l'amour,
Avec l'aide de Dieu.
Avec l'aide de Dieu,
La Paix dans l'âme,
La Joie au coeur,
Si tu veux,
Si tu veux bien,
Fais alliance avec moi.
Car je sais,
La Paix dans l'âme
Et la Joie au coeur,
Avec l'aide de Dieu,
Construire
En tirant parti...
Du malheur.
Pour ma renaissance
Je les tiens haut et fort
Dans mon coeur!
Ceux,
Qui ont fait alliance
Contre ma folie,
Avec l'aide de Dieu

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NAITRE OU NE PAS NAITRE
LL9 - Naître ou ne pas naître - Linda Roux / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Je nais chaque jour davantage
Tristesse, douleur, colère, crainte
joie, don de moi, tendresse, amour
Tout cela est vivre.

Petites ou grandes naissances
Petites ou grandes morts
font partie des moments vécus avec moi-même
et avec l'autre tout au long de mes journées.

J'ai choisi de naître chaque jour un peu plus
De résister à celui qui voudrait me manipuler,
prendre des droits sur moi, me blesser ou m'envahir...
De prendre du temps pour moi, de me donner tous les moyens pour grandir...de m'aimer.

J'ai choisi la vie!
De donner la main à celui qui souffre
De pleurer avec celui qui n'en peut plus
De rire, d'aimer

Ecouter la vie, n'est-ce pas naître?!?

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ANECDOTE
LL9 - Anecdote - Linda Roux / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

En regardant des photos d'elle tout bébé, notre fille, âgée alors de cinq ans me demande:
- "maman, à quelle heure est-ce que je suis née?
- à 0h et 37 minutes."

Après avoir compris que c'était au milieu de la nuit...

"Alors, je t'ai réveillée!"

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I CHING - FIL D'OR

LL9 - Fil d'or - Béatrice Corti-Dalphin / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

L'Androgyne s'éveilla. On n'est jamais aussi réveillé que lorsqu'on a mal. Respirer, et qu'il ne se soit rien passé... Une buée glacée était déposée sur le miroir, intouchable comme une gorge d'oiseau vivant. Et si la vérité était dans la bulle transparente-étanche, aux désirs cannibales? Un instant, sa mémoire décousue lui présenta l'image de l'oiseau bleu du bonheur, prêt à prendre son vol entre hibiscus et rose. En effet, l'Androgyne et l'Ange aux Ailes Sombres avaient été fous, ils n'étaient jamais sages. Témoins d'un berceau de lumière, ils avaient erré, dans l'aube de leurs mirages. Les yeux fermés, ils avaient guetté l'amour qui réunit les coeurs vibrants dans l'extase surnaturelle. Une barque jonchée de fleurs avait glissé sur le fleuve: la célébration de la fusion des corps fut brève. Et maintenant, traces de résine, langage venu d'ailleurs, l'Androgyne sentait que son coeur était semblable à ces bonsaï, torturé depuis si longtemps. Et cet enfant mort-né, où l'avait-il égaré?

Ah, dites-moi que le monde est beau, que les hommes bleus sont les meilleurs, et que, là-bas, l'horizon s'ouvre au nord-est de la peau de chagrin!

Pourtant, le miroir brisé ne montrait que des taches de vide. C'était peut-être au printemps, dans un désert plissé de dunes où le regard ne trouve pas d'oasis. Ou un été torride, au sud-est de la Chine. Avec l'équateur comme limite, pour avoir un repère dans l'espace où enterrer une chimère.

Les pupilles vertes de l'Androgyne interrogeaient l'obscur, tandis que des roues dentées raclaient le lit asséché d'une rivière, sans trouver la direction.

Cette pierre du désert, cette pierre de Mides, en forme de coeur, l'Ange aux Ailes Sombres l'avait une fois ramassée pour lui en faire l'offrande...

Maintenant, le chemin d'épines blessait son corps glacé. L'Androgyne souffrait. Englué dans la mélasse cartonnée de sa détresse, il savait qu'il avait été jeté, abandonné. Et il avait peur de ce cri, pas celui des renaissances, mais celui du cauchemar. Un parfum de vanille anisé lui venait, tandis qu'un goût de fer lui rappelait l'insoutenable réalité de la rupture.

Pendant ce temps, les Parques, lentement, dévidaient l'écheveau des fils de son destin, tandis que la Fille de Jade tissait et lançait ses navettes aux quatre coins de l'horizon.

C'est alors que l'Androgyne a regardé la montagne. C'était étonnant, ancien et familier comme une photo d'enfance, filtré dans la soie grège-bleu de l'automne. Puis, il lui a semblé qu'à son tour la montagne, du fond des âges, lui souriait doucement. C'était sourire de fleur. Et l'Androgyne, lui, souriait aux Anges.

Échappant à l'encerclement, la prière s'est élevée, droite, verticale et pure. Épiphanie, c'est un oiseau qui vole dans la brume. Épiphanie, c'est la route qui se redresse devant toi, inondée de soleil!

Au jardin, près des deux pagodes, l'arbre souple, éventail immuablement marié au vent, dessinait de gracieuses arabesques. L'escalier aux jouets était recouvert de laque noire, minérale et riche.

Enfin libéré, l'Androgyne s'éleva, encore et encore, dans la lumière. Alors, il regarda vers la terre. Il voyait à perte de vue, c'était comme l'euphorie d'un rêve éveillé.

Au-dessus de lui les sept étoiles scintillaient... oh, comme si rien n'avait changé.

Fil d'or sans repères, sans attaches aux nuages. A l'heure ultime, qui se souviendrait du désert, de la pierre, ou de ce cri d'amour?

Désormais l'Androgyne avait une certitude. La force qui habitait son coeur, insoucieuse des climats équatoriaux, doublerait son destin d'un oracle bénéfique.

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FAUSSE NOTE
LL9 - Fausse note - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

On cultive souvent, aujourd'hui, surtout dans les milieux favorables aux médecines alternatives, une vision idyllique de la naissance dans la société traditionnelle. On évoque avec nostalgie ces époques où la femme pouvait accoucher chez elle, entourée des siens, sans devoir affronter le froid anonymat de nos hôpitaux modernes, où l'on avait la sagesse de laisser faire la nature. Tout au plus une sage-femme, armée de connaissances ancestrales, veillait-t-elle au bon déroulement de la naissance et administrait-elle les potions appropriées...

Un historien, Edward Shorter, a écrit il y a une quinzaine d'années un ouvrage (*) qui donne une image nettement moins romantique de la réalité. En voici un petit choix d'exemples, parmi les moins sanglants.

Le savoir traditionnel convenait à l'accouchement normal, mais était impuissant face à la moindre complication. Enfin, pas tout à fait. Si le travail se prolongeait trop, il y avait quelques remèdes populaires.

A commencer par les recettes magiques. Un des "charmes" les plus couramment utilisés autrefois dans les campagnes irlandaises consistait à dégager d'entraves tout lieu, personne ou objet situé à l'intérieur ou aux abords de la maison, à ouvrir toutes les serrures et verrous, à retirer les barres des portes et des fenêtres, à défaire tous les noeuds, et même à détacher les vaches de l'étable. La logique de tout cela? En libérant ainsi l'environnement, on incite l'utérus, pensait-on, à faire de même avec son contenu. (...) Dans le compté de Hevester, en Hongrie, la coutume voulait que, en cas de couche difficile, le mari enjambe trois fois son épouse et procède à des fumigations de la vulve en brûlant la ceinture de ses caleçons ou encore des poils de ses aisselles ou de celles de sa femme. Ces remèdes s'avéraient-ils inefficaces, restait un suprême recours: le rapport sexuel...

Autre moyen de lutte: les drogues, dont certaines très efficaces. Mais que dire par exemple de l'astragale d'un lapin tué l'un des trois premiers vendredis de mars, dont on rognait trois morceaux au couteau pour le donner à la mère?

Les médecines échouaient-elles, il ne restait plus alors qu'une solution: tenter de faire tomber le foetus en secouant la mère ou en la renversant cul par-dessus tête. (...) En France, par exemple, on attachait la mère tête en bas sur une échelle...

( *) Edward Shorter LE CORPS DES FEMMES, traduit de l'anglais par Jacques Bacalu, Seuil (épuisé)

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LE RACCOURCI
LL9 - Raccourci - Christine Silanes / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Il est là sans l'être, dans ces regards attendris sur un ventre rond, dans ces chuchotements au creux de l'oreille d'une future maman, relais-émetteur d'une bien étrange communication.

Avant que d'être, Bébé a déjà un passé séduisant et un brillant futur. Comprenez bien: patiemment vous avez inculqué à ce petit homme les valeurs communautaires; vous vous êtes mise en quatre pour lui révéler l'alchimie des lettres et le secret des chiffres; vous vous êtes ingéniée à lui dévoiler les ruses et vous n'avez pas hésité, vous pour qui l'amour du sport reste un mystère, à lui ouvrir un horizon sportif insoupçonné: un esprit bien fait dans un corps parfait (que voulez-vous, les leçons de Montaigne n'ont pas manqué de vous donner mauvaise conscience).

Inutile d'écarquiller les yeux: Bébé est une merveille de la création, prodigieusement intelligent, génialement sensible et indéniablement beau - cela en toute modestie.

Certes, vous avez, comme tout le monde vos moments de panique: la vision fort précise d'un raté, drogué, voleur et menteur à ses heures perdues. Alors, vous descendez de votre petit nuage pour aller expliquer à ce joli ventre bedonnant qu'il y a des choses à ne pas faire.

Mais bien vite, en contemplant l'ensemble - craquant - auquel vous n'avez su résister (sous prétexte qu'une telle occasion ne se présenterait pas de sitôt et peu importait s'il taillait cinq ans), vous vous rassurez et repartez de plus belle à votre labeur de pygmalion.

Enfin, le jour J; les cent, deux cents, mille, trois mille pas dans la salle d'attente. Et puis ... rien. Rien que ce douloureux hébétement quand l'enfant prend de la vie le plus court chemin: celui qui va de naître à n'être déjà plus.

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UN BONHEUR QUI PARALYSE
LL9 - Un bonheur - Concepción Fernandez / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

A cause des soins et des journées chargées, les mères expriment parfois plus facilement leurs joies, leurs préoccupations et leurs déconvenues la nuit que le jour. Dans mon travail de veilleuse et dans la relation qui s'établit entre sage-femme et femme, j'entends beaucoup d'histoires de bonheurs et de malheurs: conflits, espoirs, relations de mère à mère, récits des accouchements, préoccupations au sujet des enfants restés à la maison et qui manquent --que fait ma petite? Mon fils a de la température depuis que je suis partie. C'est ainsi qu'un soir, lors de ma tournée dans le service de maternité, j'ai rencontré Madame Martin* qui avait accouché la veille. La collègue de jour m'avait signalé qu'il était presque impossible de la lever car elle s'évanouissait. Elle se plaignait de vertiges et d'une douleur au niveau du bassin. Nous fîmes connaissance et je parlai un petit moment avec elle. Effectivement lorsque je tentai de la lever, je dus renoncer: les vertiges étaient toujours là. Dans l'équipe, nous étions persuadés que cela venait de son taux d'hémoglobine bas. Elle ne se leva pas de toute la nuit. La peur de tomber et la peine l'empêchait de plus en plus de bouger. J'eus même une certaine difficulté à mettre le vase. Le lendemain elle ne put quitter son lit. La douleur qui bloquait son bassin lui immobilisait même les jambes. Son médecin ordonna un examen du sang et une radiographie du bassin. Il semble que le passage de son lit à la table de radiologie fut pénible. Le résultat des examens ne présentait rien d'anormal.

La nuit suivante j'eus plus de temps pour l'écouter. Après plus de deux jours elle n'avait pas encore changé ni baigné son bébé depuis sa naissance. Elle avait décidé de ne pas l'allaiter. Je la sentais très nerveuse. Elle était très contente de son accouchement, à part "ces petits problèmes" disait-elle, en souriant et en portant les mains à son bassin. Elle s'exprimait en minimisant ce qui lui était arrivé, et gesticulait en faisant force mimiques faciales. Apparemment stérile depuis dix ans, elle s'était trouvée enceinte à 36 ans deux mois après sa meilleure amie, âgée elle de 37 ans et non moins "stérile". Après la bonne nouvelle, sa grossesse s'était déroulée dans une ambiance plutôt morose. Elle était fille unique. Sa mère âgée de 62 ans (elle aussi fille unique), quoique en bonne santé, lui répétait: "Je ne verrai pas cet enfant...". En me parlant de son état nerveux et anxieux, Madame Martin m'avoua que son père était en psychothérapie depuis plusieurs années. Elle-même avait essayé la sophrologie, le yoga et d'autres techniques de détente, mais sans succès: "J'ai hérité ces nerfs de mon père. Toute sa famille est malade des nerfs". Bref elle n'avait pas eu une grossesse très heureuse et maintenant, quoiqu'elle fut satisfaite de son accouchement, elle se sentait frustrée dans son bonheur: elle et son mari auraient préféré un garçon et ils avaient une fille, Maria; elle aurait aimé un gros bébé et "la petite puce" ne pesait que 2 kgs 640; elle aurait aimé avoir un enfant aux cheveux robustes et noirs et sa fille était blonde à cheveux fins. Tout en parlant elle défit son chignon et me montrai ses cheveux blonds, moyennement longs et assez attrayants:

--Regardez mes cheveux, ils sont moches, tout fins! C'est dommage que la petite n'ait pas les cheveux noirauds de mon mari!... Ça fait rien! dit-elle en faisant une mimique. Puis elle ajouta mine de rien:
--Ma fille ressemble à mon père.
--Ça vous plaît? lui dis-je.
--Non, pas du tout.
--Et vous, vous lui ressemblez?
--Oui.
--Alors petite Maria vous ressemble, non?

A part ces déceptions, Madame Martin manifestait une certaine peur de perdre sa liberté: elle aimait voyager et se demandait comment allait-elle faire pour les repas de son enfant, pour le changer en voyage, etc. Elle mentionna des vacances heureuses en Guadeloupe. Je lui parlai alors de mon expérience personnelle, j'évoquai des voyages avec mon fils tout petit, seule ou accompagnée, lui montrant qu'aujourd'hui une multitude de choses facilitent la tâche des mères. Je la vis peu à peu se détendre. Elle paraissait enchantée de bavarder de choses pratiques avec une autre mère --pas seulement avec une soignante ou une professionnelle. A la fin, elle m'expliqua que son sommeil était perturbé parce qu'elle ne parvenait pas à dormir sur le côté, comme elle avait l'habitude, à cause de son bassin bloqué. Elle désirait un somnifère. Interrompu par l'appel d'une sonnette, je le lui apportais une quinzaine de minutes plus tard. Je n'étais pas trop surprise de la trouver couchée sur le côté. Le lendemain le somnifère était toujours sur la table de nuit. Le matin elle devait encore avoir un examen d'urine. Je lui proposai de se lever, car autrement j'aurais à lui mettre une sonde vésicale. Elle se leva, les premiers pas un peu hésitants, et marcha jusqu'à la salle de bain de sa chambre (au grand étonnement de certaines de mes collègues). Après avoir récolté l'urine elle me signala qu'elle avait des vertiges. Je lui répondis que je ne serais pas assez forte pour la soutenir. Au même moment elle s'évanouit et tomba d'une manière qui me parut apprêtée et peu naturelle en s'allongeant parterre avec mon aide. Puis, après un bref instant, elle se releva et retourna dans son lit avec mon soutien. Tout se passait comme si elle voulait affirmer, après les confidences qu'elle m'avait faites, qu'elle était la plus forte: façon de dire que ses contretemps étaient finis, mais qu'elle gardait quand même le dernier mot.

Quoiqu'il en soit, à l'évidence, le désir d'enfant de cette mère ne correspondait pas à la réalité de son enfant. La naissance de sa fille avait noué des conflits intimes et préexistants, au point de la paralyser. En lui parlant et surtout en l'écoutant à la fois comme sage-femme et femme, je lui avais permis de desserrer ce noeud --sans pour autant le défaire.. La possibilité de s'exprimer et d'être entendue non seulement en tant que parturiente mais en tant que mère lui avait redonné confiance en elle-même.

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REVIVRE SA NAISSANCE : SENS OU NON-SENS?
LL9 - Revivre sa naissance - Irène Abbondio / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

En psychanalyse, on se pose cette question depuis qu'Otto Rank, en 1923, avait formulé une brillante thèse sur le traumatisme de la naissance et que Freud n'y a pas adhéré, tout en ayant été très tenté de le faire. Ce qui est sûr, c'est que des souvenirs de naissance et d'états intra-utérins ont surgi en thérapie chez les clients de nombreux thérapeutes, médecins et chercheurs fameux: Winnicott, Reich, Janov, Laing, Lake, Grof et d'autres. L'être humain semble pouvoir accéder à une "réalité de la réalité", intérieure et subjective celle-ci, mais qui a causé plein d'effets, tant physiques que subtils dans sa vie. Vers les années 70, un nouveau type de thérapie est arrivé des USA, des thérapies psycho-corporelles qui utilisent la respiration intensifiée comme véhicule pour faciliter, entre autres, l'émergence de ces "souvenirs": Le Rebirthing de Orr (repris et développé en France par Levadoux et de Panafieu), le "Birthing" de Feher, repris par Lake et Laing et la Respiration Holotropique de Grof. La mémoire de ces empreintes se trouve d'une part gravée dans le cerveau primitif et dans les cellules du corps (Janov) et se prolonge d'autre part dans les structures mentales et peut-être dans les "champs morphogénétiques" (hypothèse du physicien Sheldrake), ondes de formes d'une matière subtile dont serait "faite" "l'éther" (traduction chinoise), "l'inconscient collectif" (Jung) ou la "conscience cosmique" (Psychologie Transpersonnelle) pour expliquer les phénomènes paranormaux (la médiumnité entre autre) et les états non-ordinaires de la conscience. Le souffle serait ainsi le pont, le lien énergétique entre le monde matériel et celui de "l'Esprit".

Mais quel est le réel intérêt de se lancer dans une telle aventure d'aller fouiller la mémoire du corps et l'inconscient (individuel et collectif) à ce point de vivre des souvenirs de la naissance, passage souvent douloureux et difficile en thérapie? Au terme de 10 ans d'expériences personnelles de thérapeute du souffle, je peux faire quelques constatations:

Aujourd'hui peu de personnes (env. 30%) revivent leur naissance en faisant du Rebirthing, (surtout si c'est leur première démarche), comparé au temps des débuts de cette technique où presque toutes le faisaient. Ces personnes n'ont apparemment pas ou pas encore le besoin ou la possibilité de faire cette expérience de régression. Mais elles font souvent d'autres découvertes intéressantes, surtout au niveau de la conscience de leur corps, de leurs souvenirs biographiques se situant ultérieurement dans leur vie (traumatismes physiques et psychiques tels que opérations et accidents, abus de violence ou sexuels, situations-clefs de deuils etc.) qui nécessitent une catharsis, une compréhension et une intégration consciente, pour arriver à un état de plus de sérénité et une amélioration de leur santé générale. Le souffle les aide à se donner plus d'espace intérieur, de s'accepter et s'affirmer, de lâcher prise sur ce qui était inacceptable et de devenir plus conscients de leurs besoins vitaux et de leurs possibilités de choix dans une situation donnée de leur vie. Avec une énergie et une confiance accrue, elles font des prises de conscience par rapport à un objectif thérapeutique de mieux-vivre et retrouvent des ressources dans des états de profonde détente et d'intense bonheur. On pourrait dire que ces personnes se donnent psychiquement naissance à elles-mêmes.

Ceux qui explorent effectivement leur naissance physique le font soit en entier, soit par petits bouts et à des niveaux différents allant du psychophysiologique au symbolique. Ce vécu peut leur confirmer ce qu'ils ont toujours soupçonné", mais aussi surprendre et mettre en question leur philosophie de vie, de sorte que des changements concrets s'imposent dans leur environnement et leurs comportements. Ils ont souvent dû affronter la peur de mourir, comme lors d'un rite initiatique de passage, ce qui les rend plus sûrs d'eux. Une ouverture spirituelle se dessine souvent, donnant un sens à la vie.

Il y a des personnes qui se rendent compte de leur révolte et de leur colère envers les conditions de leur incarnation: elles n'ont ni accepté d'être dans ce corps physique-là, avec ces parents-là, ni les circonstances d'une naissance trop difficile. Voici quelques-unes de ces circonstances tout particulièrement pour l'adulte qui entre en contact avec ce qu'il a été en tant que petit bébé:

Le bébé a rejeté un ventre qu'il ressent comme étant hostile, parce son expérience est trop inconfortable comparée à un état de non-limitation antérieur à la "chute" dans la matière avec ses limites. Il se sent rejeté, négligé, ou menacé par une absence de contact avec sa mère, ou à cause de son attitude chronique de rejet ou d'ambivalence envers la présence du bébé en elle, ce qui se concrétise parfois dans des tentatives répétées d'avortement.

Le bébé ne peut pas faire son propre choix par rapport au moment juste de sa naissance et son rythme n'est pas respecté.

L'organisme de la mère résiste au processus naturel de l'accouchement ou il est paralysé par des anesthésiants.

Le bébé a peur de sortir et subit des techniques violentes d'extraction.

Le bébé est en pénurie d'oxygène et a peur d'étouffer.

L'accueil et la manipulation du bébé ne sont pas assez respectueux de ses besoins d'être entouré, touché, aimé et nourri à son rythme, etc.

Les personnes qui ont vécu cela, souffrent souvent d'un mal de vivre chronique (troubles psychologiques, relationnels, sexuels, etc.) et se sentent éternellement victimes. (Grof et d'autres prétendent que beaucoup de troubles psychopathologiques de l'adulte auraient leurs racines dans ce genre de traumatisme).)

Prendre la décision de "RESPIRER", en présence d'un thérapeute compétent, et de s'engager dans une exploration de soi à plus long terme peut ouvrir les portes à une expérience réparatrice au-delà de toutes ces blessures. C'est avoir envie de vouloir cesser d'attribuer la faute de ce qui nous arrive à autrui et même à nous-mêmes, en culpabilisant.

Peut-être qu'un jour viendra le moment d'admettre la dualité extraordinaire tenant au fait que le nouveau-né est en même temps un être hyperlucide, sensible et relationnel, plein d'amour, tout en étant extérieurement réduit, pour la circonstance, à la seule liberté d'un tube digestif. Peut-être comprendrions-nous mieux ses pleurs, sa détresse et sa révolte parfois, et saurions-nous mieux lui parler de ce qui lui arrive et le consoler. En tout cas, les mères qui ont pu lâcher prise de ce qui à été douloureux pour elles à leur propre naissance abordent l'accouchement de leur enfant avec plus de facilité. Elles peuvent le vivre d'une manière plus détendue et confiante, ayant envie d'être entièrement présentes à la réelle dimension de cet événement-clef de la vie individuelle et collective.

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LORSQUE L'ENFANT PARAIT
LL9 - L'enfant parait - G. Sagié / © Fondation Ling, Lausanne, mars 1995

Elle vient d'accoucher, et c'est un drame. Elle ne veut pas voir son enfant, ne supporte pas de le prendre dans ses bras, refuse de l'allaiter, se dit incapable de sentiments maternels, se sent d'un seul coup mauvaise, méchante, dangereuse. Elle a même tenté de le tuer à deux reprises, cet enfant, à la maternité. Ça a fait peur à tout le monde, on a dû l'hospitaliser en milieu psychiatrique. Oui, pour la première fois, elle vient de donner la vie, et elle le regrette.

Pourtant, il est mignon, le petit, avec ses risettes, ses fossettes et tout ce qu'il faut. Pas le genre agité ou difficile. Et puis, la grossesse était désirée, les choses s'étaient assez bien passées jusqu'à l'accouchement. Bon, elle avait eu quelques "passages à vide" bizarres, comme elle les appelait, à partir du sixième mois. Un peu de cafard, des pleurnicheries sans raison, quelques troubles passagers du sommeil. Mais tout le monde sait qu'une femme est un peu vulnérable pendant la grossesse, avec tout le chahut hormonal que ça fait. Personne ne s'en était donc inquiété, d'autant plus que c'était une nature plutôt gentille et paisible, qui essuyait vite ses larmes et retrouvait aisément le sourire auquel ses familiers étaient habitués depuis toujours.

Son mari? Une sorte de grand dadais timide et doux, désemparé par tous ces changements. A prime abord, aucune histoire de conflit conjugal, du moins avéré. Quant au gynécologue qui l'a suivie et qui l'a accouchée, il était correct, à la hauteur, avec en plus le mot pour rire. Et le pédiatre donc, un type sympa, compétent, décontracté. La sage-femme? Un peu bourrue dans ses manières, mais avec un coeur tendre et des paroles plutôt rassurantes. Quoi encore, qui encore? Les amis, les voisins, les connaissances lui ont tous envoyé les fleurs et les bons voeux habituels.

Bref, tout le monde a l'air content, sauf elle. Tout le monde? Attendez, il y a encore la belle-mère. Celle-là, elle en faisait une tête, la veille de l'accouchement. Mais de ce côté, passe encore, c'était prévisible, la chère dame n'ayant jamais vraiment accepté de voir son fils se marier si vite. Tout le monde s'attendait à ce qu'elle fasse un peu la grimace, même notre accouchée, qui en riait parfois, comme d'un bon tour qu'elle lui jouait en transformant son fiston en papa.

Avec ses propres parents, il y a franchement quelque chose qui cloche. Dès le début de la grossesse, son père s'est montré bizarrement froid et distant, sa mère a exprimé son inquiétude. "Tout ça me fait souci", lui disait-elle souvent, au lieu de se réjouir. "Tu es bien jeune, ma fille, sauras-tu te débrouiller? Est-ce que tu ne t'es pas décidée trop vite? Seras-tu vraiment heureuse avec un mari si jeune? Réussirez-vous à élever un enfant dans de bonnes conditions? Tu aurais dû attendre. Ah, tout ça me fait souci."

L'inquiétude de sa mère s'est lentement, insidieusement installée en elle. Depuis toujours, elle a été très sensible à tout ce que qu'elle pensait ou ressentait. La froideur de son père l'a progressivement gelée, éteignant peu à peu le plaisir de sentir son ventre se gonfler. Elle ne s'est jamais vraiment démarquée de ses parents, même si un jour, elle a décidé de vivre sa vie et de se marier. La séparation affective ne s'est pas faite, même si la séparation existentielle et géographique semblaient acquises. En fait, elle n'a jamais existé par elle-même, ses désirs étant colonisés par ceux de ses parents.

Et voilà que cet enfant paraît, et avec lui une nouvelle donnée, imparable, de l'existence, une émancipation nécessaire, une priorité indiscutable. La voilà prise dans un dilemme insoluble: abandonner ses parents ou abandonner son enfant.

A l'hôpital psychiatrique, elle est hébétée, folle, parfois pathétique, parfois effrayante (son beau visage se déforme alors et prend des expressions de sorcière). Pour qu'elle accepte de s'occuper du bébé, hospitalisé avec elle (seule décision intelligente dans ces situations), pour qu'elle le prenne dans ses bras, l'infirmière doit beaucoup insister et rester sur place. On lui donne des médicaments, on lui fait des massages, on l'encourage à exprimer ses sentiments, on la valorise dans ses capacités de mère. Tout cela est bien, mais ne suffit pas. Tant qu'elle n'a pas reçu "le feu vert", une vraie reconnaissance de son père, de sa mère. Et ça, c'est tout un programme.

Comme toujours, ou presque, dans les troubles du post-partum, il s'agit d'un scénario pirandellien, d'un drame à plusieurs personnages. Lorsque l'enfant parait, le cercle de famille n'applaudit pas toujours.

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