Fondation Ling - page d'accueil
 

Fondation Ling
MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 12/avril 1996

 

INVITATION AU VOYAGE, AU VITRIOL
LL12 - Edito - Eric Bonvin / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

RANDONNEE VERS L'ENFANCE
LL12 - Randonnée - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

MON VOYAGE QUOTIDIEN
LL12 - Voyage quotidien - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

ELLE A POUSSE LA PORTE
LL12 - La porte - Fred Collins / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

A LA RESCOUSSE DES TOURISTES DESORIENTES
LL12 - Touristes désorientés - Daniel Glinz / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

CONSEILS AU BON VOYAGEUR
LL12 - Conseils - Victor Segalem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

LE VOYAGE AU BOUT DE SOI - MEME
LL12 - Au bout de soi-même - Gérard Sagié / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

PIERRES D'ICI ET D'AILLEURS
LL12 - Pierres - Sylviane Wehrli / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

HOMO VOYAGUS
LL12 - Homo voyagus - Patrick Genaine / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

DES TRAINS, UN BATEAU
LL12 - Des trains - Anne Salem-Marin / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

CONTRE LE VOYAGE
LL12 - Contre le voyage - Francis Kay / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

JET-LAG
LL12 - Jet-lag - Michèle Gamba / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

A NOTRE AMI DE CHINE
LL12 - A notre ami - Lynda Meyer / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

TRILOGIE CHINOISE
LL12 - Trilogie - Bertrand Piccard / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

VOYAGER AVEC LES LIVRES
LL12 - Avec les livres - Matthias Huber / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

LES EDITIONS OLIZANE
LL12 - Editions Olizane / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

EL ENCHINADO
LL12 - El enchinado - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996


INVITATION AU VOYAGE, AU VITRIOL
LL12 - Edito - Eric Bonvin / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Alors qu'au XIIIème siècle, voiage signifiait "chemin à parcourir", aux temps modernes, voyage signifie "déplacement d'une personne qui se rend en un lieu assez éloigné".

On se déplace donc aujourd'hui, même avec poésie comme dans les trains et bateaux d'Anne Salem, de Paris à Dakar, de la Terre à la Lune et même au delà des portes de nos perceptions... bref, nous savons nous déplacer, mais parcourt-on encore du chemin? Les chats bleus de Claude Piron ne seront certainement pas surpris par cette question... Il y a voyage et Voyage nous rétorque Francis Kay dans son texte. Il peut se faire même grâce à ce qui symbolise l'immobilité, la pierre, selon Sylviane Wehrli; être un leurre à l'image du récit de Fred Collins ou l'objet de rencontres importantes telles que celles qui nous sont narrées par Bertrand Piccard et Linda Meyer. Voyages différents pour voyageurs différents surenchérit Patrick Genaine. Alors que certains sont désorientés et nécessitent les conseils de Daniel Glinz, d'autres, comme Michèle Gamba, y découvrent des merveilles sur leur corps et leur bien-être... se rencontrer soi, grâce au voyage, c'est justement ce que nous montrent Gérard Salem et Anne Spagnoli. Mais le voyage, aventure d'un destin comme celui d'Antoine Daher, que serait-il sans l'art de la narration auquel nous invite Isabelle Guisan ou sans leurs extraordinaires supports, les livres, tels que ceux que nous proposent les Editions Olizane? Le voyage, c'est aussi le déplacement de communautés d'hommes, de rites, de savoirs, de pratiques avec l'éclosion d'un formidable métissage comme celui que nous révèle Gérard Salem à propos de la santé.

Montaigne, à propos des voyages disait qu'il faut ".. frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui". Ainsi, beaucoup d'hommes ont fait de l'itinérance le creuset d'un métissage créatif. Comme par exemple, durant la Renaissance, ces lettrés et étudiants itinérants qui sillonnaient l'Europe en quête d'un nouveau savoir. Tel Thomas Platter, chevrier haut-valaisan devenu acteur de l'éclosion de l'humanisme et de la réforme, imprimeur, recteur de l'Ecole de la Cathédrale de Bâle. Contemporain d'Erasme, il l'était aussi d'un autre itinérant célèbre: Paracelse qui n'a jamais vécu que dans des auberges où il a pourtant réalisé une oeuvre phénoménale.

L'histoire des hommes montre néanmoins que cette confrontation à l'Autre, pourtant si vitale et naturelle, porte en elle le danger de l'uniformisation. Elle nécessite un cadre philosophique, un langage et une pratique... en d'autres termes, elle doit se constituer en culture de la différence et de l'altérité. Culture qui a mobilisé l'esprit européen contemporain et dont Denis de Rougemont fut l'un des plus fervents porte-parole. Fort de cette culture du métissage, le cercle vicieux de l'uniformisation peut s'ouvrir sur la spirale vertueuse d'un retour enrichissant au coeur de soi-même. Telle l'ancienne devise alchimique, symbolisée par Cupidon, le V.I.T.R.I.O.L.: "Visita Interiorem Terrae Rectificando Invenies Operae Lappidem"2... qui sous-entend: Descends au plus profond de toi-même et trouve le noyau insécable, sur lequel tu pourras bâtir un homme nouveau. Loi de transformation que Goethe prendra plus tard comme fondement de ses théories sur la nature, et Nietzsche de sa philosophie.

A cette culture du métissage, la Fondation Ling oeuvre depuis cinq ans déjà; elle la rend vivante, généreuse et influente... elle est devenue l'Arc sur lequel Cupidon peut ajuster ses Flèches, elles-mêmes affûtées par de valeureux artisans ... et dont l'une d'entre elles est justement ce numéro douze de "La Lettre", que je vous invite à parcourir comme on parcourt un chemin.

haut de la page

MON VOYAGE QUOTIDIEN
LL12 - Voyage quotidien - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Pour me rendre chaque matin à mon travail, j'emprunte un parcours qui manque singulièrement de charme, surtout en cette fin d'hiver. Pourtant, lorsque j'entame la montée, et dès que ma respiration s'est adaptée au rythme de mes pas, ce monde gris et décharné commence à se métamorphoser.

Là, sous mes pieds, une longue lézarde dans le trottoir ne tarde pas à devenir la vue aérienne d'un fleuve serpentant à travers la forêt amazonienne. Je suis brutalement ramenée à terre lorsque je croise, comme tous les matins, cette femme qui descend au pas cadencé et l'oeil torve, et devant laquelle je me sens invariablement prise en faute. J'essaie d'imaginer un scénario susceptible de lui donner une allure moins sinistre et renfrognée, voire de lui arracher un sourire... L'exercice est épuisant, et c'est avec soulagement que je laisse mon regard se reposer dans un petit jardin. Il est pourtant pitoyable, seules les mauvaises herbes et quelques buissons ont réussi à survivre à l'indifférence et au manque d'entretien. Mais jadis, en d'autres temps... je le vois orné d'un splendide cerisier, sous lesquels des enfants jouaient, peut-être même y avait-il des poules et des lapins!

Encore sous le coup de ces images bucoliques, je m'aperçois que ces arbres qui bordent la route ne sont pas aussi figés et rachitiques qu'ils ne le paraissaient de loin. Défiant la grisaille, le froid et la taille sévère qu'ils ont subi quelques semaines auparavant, leurs branches sont en train de s'animer et de se couvrir de bourgeons.

Arrivée sur le pont qui enjambe les voies du chemin de fer, mon regard plonge dans ce train qui s'ébranle, et je pars au loin.... L'arôme de piments, d'olives et de sésame qui émanent du petit magasin de denrées orientales, évoque irrésistiblement les souks de Damas. Je traverse la rue pour admirer les grands bocaux pleins de pois-chiches, de graines de tournesol et d'autres noix. Le magasin est encore fermé à cette heure, mais la patronne est sûrement déjà en train de mijoter je ne sais quelle gourmandise odorante.

Les mouvements énergiques et saccadés d'un jeune balayeur de rue m'arrachent à mes rêveries exotiques. Comme tous les matins, je le salue, et comme d'habitude, il m'ignore. Un jour, distraite, j'ai omis de lui dire bonjour, et ce matin-là il m'a suivi d'un regard consterné. Depuis, je continue à le saluer et il continue à m'ignorer.

Ce petit quart d'heure quotidien de contact avec moi-même et avec le monde m'est aussi indispensable que mon café matinal, et je plains un peu tous ceux qui doivent s'enfourner dans des voitures ou des bus.

haut de la page

ELLE A POUSSE LA PORTE
LL12 - La porte - Fred Collins / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Elle a poussé la porte d'une agence, les jolis dépliants, les adverbes chatoyants. Loin, surtout loin, plus loin que d'une gare à l'autre; elle hésite et s'installe sur une chaise, la babil de l'agent, les propositions merveilleuses, les noms mythiques. Elle voudrait en rester là, entre deux, perpétuellement dévouée à son soleil domestique.

Elle se penche sur le bureau, observe un prospectus, tout en nuances. Elle croit reconnaître le reflet du soleil pâle et couchant sur les façades métallisées d'une prison de femmes, entre Lausanne et Genève, au bord de la voie. Elle enfourne la paperasse dans son sac, remercie obligeamment, elle va y réfléchir. New-York, Paris, Londres, et l'autre, l'aimé, l'assassiné, le disparu, plus loin que l'horizon.

Marion est statique, stoïque, résignée, au bord de la voie, sous le vol nonchalant de boeings aux longs cours, à ses éthers, souvenirs délétères. Elle sourit, les yeux dans le vague, la brume imperceptible qui flotte autour des grands édifices de la place. Elle sourit; les cartes postales qu'elle envoyait à son analyste, à chaque rendez-vous. Elle n'y allait pas. Elle préférait ses déambulations de touriste japonais à travers la Suisse. Elle s'y refuse! pétrifiée, sur le trottoir, la station de bus et les sublimes promesses, encore l'autre qu'elle aurait aimé voir resplendir au bastingage d'un voilier, luxe et vacances, Club Med, Miami, les Caraïbes, la traversée de l'Atlantique pourquoi pas?

Sur les cartes postales, il y avait toujours un pot de géraniums, dans un coin, pour fleurir un monument fameux. Elle se refusait à l'introspection, le cheminement initiatique, la découverte de soi, de l'autre, l'aimé, l'assassiné, le disparu et le reste, le monde, les cultures étrangères, fascinantes, les continents lointains. En plein accord avec elle-même, elle avait décidé, dans le jardin familial, à l'âge de six ans, qu'elle rencontrerait son prince charmant qui l'emmènerait, qui l'aimerait et qu'elle ne serait plus jamais ailleurs.

Elle monte dans le trolleybus, lourde course. Le jour file plus vite. En rester à la surface des choses. Elle ouvre son sac, en tire les dépliants dont elle remplit la poubelle. Ca ne sera jamais que de l'anecdote. Le voyage est un leurre. Les noces n'ont pas eu lieu. Pas de roucoulades à Venise, ni de frissons penchés au-dessus des chutes du Niagara. Marion ne peut pas partir puisqu'elle ne s'est jamais installée.

haut de la page

A LA RESCOUSSE DES TOURISTES DESORIENTES
LL12 - Touristes désorientés - Daniel Glinz / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

- Partir c'est bien joli. Mais avez-vous pensé aux préparatifs de l'expédition?

Pour afficher son mépris de cette préoccupation, qu'il estime bourgeoise, le routard professionnel vous répond avec un petit air narquois.

- A part le passeport, une paire de chaussures et la brosse à dents, je n'ai besoin de rien. Un peu comme si la légèreté du bagage était une condition fondamentale pour la réussite de son voyage.

- Piqué dans votre amour-propre, vous vous dites d'abord: "Il a raison le bougre. Que ma vie est compliquée!" Pour étayer votre réplique, vous vous référez au catalogue de votre agence de voyages, spécialisée en pérégrinations à travers l'Asie.

- Je suppose, mon cher Ulysse, que vous naviguez sans boussole, que vous traversez les océans sans visa et que vous êtes immunisé contre toute les plaies de l'univers.

- Désarçonné par ce rappel aux dures réalités, votre interlocuteur est assailli par le doute. Il se dit "Ciel, aurai-je mal préparé mon périple?"

Profitez de son désarroi pour lui faire admettre que l'hygiène buccale est importante, mais que le succès de l'entreprise dépend avant tout d'une bonne disposition de l'esprit.

- Savez-vous même ce que vous cherchez sur votre route? Etes-vous capable de faire la distinction entre le tombeau de Tamerlan, le palais d'un roi hindou, une pagode chinoise et un temple khmer?

Ebloui par votre culture, le touriste affirme qu'il ne se déplace pas pour des vieilles pierres, mais pour rencontrer des êtres vivants. Mais vous l'attendiez de pied ferme:

- Et comment saurez-vous si vous avez affaire à un djinn, à un bonze, à un marchand de tapis ou à une chanteuse de cabaret? Connaissez-vous donc le persan, le thaï, l'ourdou et le japonais?

De guerre lasse, le routard qui voulait se passer de conseils vous demande humblement de jeter un coup d'oeil à votre brochure. Mais en ajoutant, parce qu'il tient à garder sa fierté:

- Pensez-vous qu'ils ont des billets d'avion à tarif réduit?

Tout en achevant de démontrer que vous êtes mieux informé que lui sur l'art de la croisière, vous vous montrez bon prince et vous le rassurez:

- Certainement. Et figurez-vous qu'en plus des nombreux itinéraires destinés aux individualistes, ils organisent également de véritables odyssées, accompagnés par des baroudeurs érudits.

Totalement séduit par les perspectives alléchantes du catalogue, il est prêt à se convertir. Une dernière hésitation le retient cependant:

- Je croyais la terre ronde, mais je vois qu'il n'y a là que des voyages pour l'Asie. Expliquez-moi pourquoi.

- Faut-il vous rappeler que c'est là où Christophe Colomb voulait arriver lorsqu'un vent contraire l'a fait échouer sur les côtes du Nouveau Monde? Tout a commencé à l'époque où seuls quelques initiés étaient autorisés à franchir la Grande Muraille dans les deux sens, il y a douze ans. Après avoir admiré les plus beaux sites de Chine, les pionniers de Voyages et Culture ont décidé de cheminer sur les Routes de la Soie, ce qui les a conduit de l'autre côté du Karakoram, au Pakistan et en Iran, puis au-delà du Pamir et des Montagnes Célestes, jusqu'en Ouzbékistan. A l'autre bout du fil, ils ont silloné la Mongolie, la Corée et le Japon. Vietnam, Cambodge, Laos et Birmanie ont ajouté les premières couleurs tropicales à la tapisserie, à côté de l'Inde, du Sri Lanka et des anciens royaumes de l'Himalaya (Ladakh, Sikkim et Bouthan). Voilà les pays qu'ils connaissent et qu'ils sont prêts à vous faire partager. Et puisque ce catalogue vous plaît, je vous en fais cadeau. Mais laissez-moi tout de même recopier les coordonnées de l'agence, afin qu'ils m'en envoient un nouveau et pour le cas où je rencontrerais d'autres âmes égarées sur le chemin de l'aéroport.

VOYAGES ET CULTURE
Bellefontaine 2
Case Postale 2545
CH-1002 LAUSANNE
Tel. ++4121 312 3741
Fax. ++4121 323 2700

haut de la page

CONSEILS AU BON VOYAGEUR
LL12 - Conseils - Victor Segalem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Ville au bout de la route et route prolongeant la ville: ne choisis donc pas l'une ou l'autre, mais l'une et l'autre bien alternées.

Montagne encerclant ton regard le rabat et le contient que la plaine ronde libère. Aime à sauter roches et marches, mais caresse les dalles où le pied pose bien à plat.

Repose-toi du son dans le silence, et, du silence, daigne revenir au son. Seul si tu peux, si tu sais être seul, déverse-toi parfois jusqu'à la foule.

Garde bien d'élire un asile. Ne crois pas à la vertu d'une vertu durable: rompt la de quelque forte épice qui brûle et morde et donne le goût même à la fadeur.

Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, sans mérites et sans peines, tu parviendras non point, ami, au marais des joies immortelles,

Mais aux remous pleins d'ivresses du grand fleuve Diversité.

[poème de Victor Segalen (médecin, poète et explorateur français du début du siècle, qui a voyagé dans le Pacifique et en Chine, et dont Voyages et Culture partage les sentiments]

haut de la page

LE VOYAGE AU BOUT DE SOI - MEME
LL12 - Au bout de soi-même - Gérard Sagié / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

En dépit de la télé tapageuse, des magazines sirupeux, des clubs de fitness avec sauna, des aventures extra-conjugales ou des séances vespérales de jacuzzi, beaucoup de gens s'ennuient sous nos latitudes. Prisonniers d'une vie tiède et sans histoire, ils voudraient que leur coeur se mette à battre pour de bon. Ils rêvent d'exotisme capiteux, d'aventures flamboyantes, consultent dépliants et agences de voyage, "font" un jour le Kenya, le Mexique, le Japon ou la Laponie. Ailleurs, sous un autre ciel, les voilà qui se redécouvrent. "Vous savez, à Prague, je me sentais tellement plus libre de mes gestes!" Ou bien : "Je retourne chaque année à Rome, là-bas je me sens moi-même." Ou encore: "Croyez-moi, dans le Yunnan, je deviens un autre."

Leur nostalgie est remplie des océans bleu pétrole, du fracas des Quarantièmes Rugissants, du sable noir du Taklamakan, du ciel dilaté de Patagonie - avec ici ou là, une yourte isolée, un samovar, un houka.

Ah, l'air du large! Pour quelques-uns, le voyage est devenu une évasion hors de leur prison intérieure. Certains vont jusqu'à émigrer pour de bon: ils s'éloignent de leurs racines, s'identifient à une culture étrangère, deviennent des "gone natives", pour reprendre une formule utilisée par Jean-Michel Belorgey, qui leur a consacré, il n'y a pas longtemps, un beau livre. (...)

[fragment d'un texte paru dans LNQ le 18.2.92]

haut de la page

PIERRES D'ICI ET D'AILLEURS
LL12 - Pierres - Sylviane Wehrli / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Partout, elles sont partout sur la Terre, les pierres: des immobiles, imposantes et sacralisées, dolmens, menhirs ou pyramides, jusqu'aux toutes petites, précieuses, ornant cous, poignets ou doigts, au gré de la beauté et de l'aisance financière. Est bien fol qui oublierait leur importance pour l'homme; il en savait quelque chose, le Petit Poucet...

En Chine, les pierres deviennent parfois, selon leur capacité à reproduire les paysages de peinture traditionnelle, pierres de rêve ou de méditation. Mais, que diable, la méditation est chose sérieuse et comment le lettré ou le moine taoïste choisissait-il sa pierre, celle avec laquelle il partageait une telle pratique?

J'imagine l'homme observant la pierre attentivement et longuement, notant ses réactions aux rayons du soleil, à la pluie, au clair de lune. Peut-être la testait-il des mains, du bout des doigts, les yeux fermés, pour capter sa texture et apprendre les moindres veines de couleur donnant le dessin. Ou, s'il lui reconnaissait un rythme et une mélodie intérieurs, collait-il son oreille tout contre elle pour les détecter et s'en imprégner. J'imagine encore le sage, immobile, se laisser pénétrer de la pierre jusqu'à ressentir dans son corps un émoi annonciateur du dialogue possible.

Une fois choisie, la pierre était sortie de son milieu naturel et rejoignait celui de l'homme. Pour l'alliance entre les deux mondes, certains dessinaient délicatement au pinceau quelques signes sur elle, et d'autres n'hésitaient pas à la tatouer de leur burin pour la marquer à jamais du poème qu'elle leur avait inspiré.

Mais sur cette terre, les pierres n'ont pas uniquement reçu des hommes la mission de les soutenir dans leurs rêves et leur méditation; parfois, elles assurent également le rééquilibrage des émotions.

Ainsi en est-il pour certains Amérindiens qui, lorsque la tristesse fond sur eux, les submerge, au point de les empêcher de répondre adéquatement aux exigences de la vie, demandent l'aide de la pierre pour se débarrasser de cet ennemi momentané: au fur et à mesure de leurs pleurs, de leurs gémissements ou simplement de leur respiration, ils se vident de leur tristesse et en remplissent la pierre, tenue entre les deux poignets, jusqu'à ce que leur âme apaisée retrouve le calme.

C'est le moment de songer au nettoyage de la pierre: pour une tristesse de moindre importance, une douche d'eau fraîche suffit, alors que pour un chagrin de grande amplitude un traitement plus consistant s'impose: l'immersion dans la bonne terre. Ainsi la pierre retrouvera se capacité à aider son propriétaire au cas où une nouvelle attaque sournoise et perfide de négaticvité le terrasserait.

Où ai-je lu ou entendu que les jardins chinois hors de Chine étaient constitués moitié par des pierres et des plantes du pays d'origine et moitié par des pierres et des plantes du pays d'accueil? L'information est-elle juste? Peu importe. J'aime à le croire, ce qui me permet, lorsque je me promène dans le petit jardin chinois de Zurich, de me régaler simultanément de pierres d'ici et d'ailleurs.

Et, sortant du jardin, le long du lac, mon corps recherche instinctivement d'autres pierres, anodines celles-ci, pour savourer, si convenance réciproque, une agréable conversation.

haut de la page

HOMO VOYAGUS
LL12 - Homo voyagus - Patrick Genaine / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

A un bout du spectre se trouve l'homo voyagus cliché: cocotiers, vahinés, sable chaud. Il ramène des souvenirs: coco-fesses, sculpture africaine, bracelet de turquoise. Il prend des photos avec l'instamatic qu'il utilise rarement si bien qu'au bout du compte la moitié des photos sont loupées. Il s'adonne à de longs bains de soleil, bénéfiques vu son tempérament "dépressif hivernal".

A l'autre extrémité prend place l'homo voyagus intelligent: celui-ci a pour lieux de prédilection l'Amérique profonde, l'Inde, le Népal, la Chine, le Japon. Il visite les aborigènes australiens, les autochtones amérindiens, les hommes-médecine africains, les gourous himalayens. Il apprécie la découverte de la culture et de la philosophie, participe à des voyages à thèmes, des retraites mystiques, des fouilles archéologiques.

Entre deux, le panaché, l'homo voyagus patchwork : un peu de culture physique, de bronzage, de repos, et un peu de retraite spirituelle, de cours d'acupuncture ou de danse balinaise, tout cela savamment dosé et harmonieusement réparti sur la durée du séjour.

En ce qui concerne l'évolution de la mentalité de l'homo voyageur on distingue deux grandes tendances: les éternels voyageurs, plus souvent en route qu'au pays, travaillant à gauche à droite, juste ce qu'il faut pour amasser le pécule nécessaire pour le prochain voyage, pour la réalisation du prochain rêve ou l'assouvissement de la prochaine passion étrangère (je n'entre volontairement pas en matière ici sur d'autres types de "passions étrangères", deuxième bureau ou autres affaires portuaires).

Les tenants de la seconde tendance, au nomadisme largement atténué, se sont fait leur trou au pays, dans une quelconque profession et organisent leurs voyages durant le temps des vacances, des congés supplémentaires non-payés ou autres années sabbatiques chèrement payées. L'homo voyageur de ce deuxième type est souvent fin stratège et bien organisé financièrement. Il a parfois poussé la réflexion au point de cibler une carrière professionnelle uniquement en fonction de la facilité à s'absenter fréquemment ou des longues vacances octroyées dans le milieu.

On trouve dans cette seconde tendance différents types de voyageurs: il y a par exemple l'homo nauticus: c'est à dire celui qui aime passer les neuf dixièmes de son temps du voyage sur l'eau. Pour lui, le voyage c'est chevaucher les indomptables vagues des quarantièmes rugissants jusqu'à en oublier la sensation de la terre ferme.

Son pendant, l'homo étherus , est relativement rare mais mérite quand même d'être cité. Il voyage principalement en mongolfière et supporte sans peine d'être des jours durant confiné dans un espace plus petit que le réduit de dessous les escaliers.

Dans un autre registre on trouve celui pour qui le temps de déplacement entre son pays d'origine et son lieu de destination doit être le plus court possible, le "vrai" voyage étant comptabilisé uniquement à partir de l'arrivée dans le pays de son choix. C'est l'homo clivus.

Ce dernier a son contraire: l'homo initiaticus , celui pour qui la destination n'a absolument aucune importance, car les aventures et les enseignements vécus sur le chemin de la supposée destination sont plus importants que le but en lui-même. Pour lui, rien ne compte que de voyager sur les chemins qui ont du coeur, n'importe quel chemin pourvu qu'il ait du coeur. Alors il avance et la seule chose qui vaille la peine à ses yeux est de le suivre jusqu'au bout. Et là, il voyage, regardant, regardant, le souffle coupé...

haut de la page

DES TRAINS, UN BATEAU
LL12 - Des trains - Anne Salem-Marin / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

LE PASSAGE DE MILAN
Sous la voûte de verre les longs trains ont rendez-vous. Ils s'alignent deux par deux. Ce ne sont pas des champions de natation. Ils ne pulvérisent pas les records. Ils ont leur nom sur un tableau lumineux avec des chiffres qui bougent. Quand ils s'en vont leur nom s'efface.

JAVA, SUMATRA, BORNEO
Sur le pont du bateau, la nuit, deux pieds chaussés d'espadrilles blanches rôdent autour d'une forme allongée.

Le matin, l'homme s'adresse à la femme accoudée au bastingage. La femme se fige soudain en apercevant les chaussures de l'homme.

Sur le quai, le type au havane a-t-il remarqué quelque chose?

(extraits de Enigme dans un miroir, éd. Empreintes, Lausanne, 1991)

haut de la page

CONTRE LE VOYAGE
LL12 - Contre le voyage - Francis Kay / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Les gens du voyage ne rêvent pas de voyages: ethnies (tziganes, romanichels) ou marginaux (artistes de cirque, "travellers" anglais), ils s'évadent en fantasmant un lieu du repos, un endroit où ils pourraient enfin cesser un instant ce déplacement incessant; un endroit où faire halte sans avoir à craindre d'en être rapidement chassé par les gens du cru.

Les sédentaires aisés, eux aussi, fantasment, désirent ce qui leur manque, comme un sexe peut désirer l'autre sexe. En ce cas, il ne s'agit plus d'un rêve de stabilisation, mais de celui d'une mise en mouvement; rêve de s'exposer, de s'ouvrir et de découvrir, de se mettre en question, de voyager par rapport à des points de repère statiques, d'imprimer un mouvement aux songes.

Or le voyage intérieur ne se commande pas. La Modification, le roman de Butor, décrit ce processus, échappant d'ailleurs rapidement au contrôle du protagoniste (Léon Delmont): son pseudo-voyage d'affaires dépasse les dimensions rassurantes de l'escapade adultère; insensiblement, le fil de sa pensée le mène vers l'effondrement de son être, par autodestruction de tous ses points d'appui. C'est donc moins de l'évasion et de ses plaisirs dont il est question, pour Delmont, que de l'implacable confrontation de soi-même au vide, permettant de faire s'abattre les illusions et de se rebiffer, afin de prendre l'unique décision vivable - décision rude, mais lucide.

Comment pourrait-on désirer le moindre mouvement dans un état de déséquilibre général?

Les pauvres ne voyagent pas: ils émigrent. Ce n'est pas le coeur léger qu'ils partent; cette expatriation, ils la vivent au contraire avec déchirement. Ils ne marquent pas une pause, mais initient une tension dont ils savent qu'elle durera, exécutant la sentence économique les contraignant à l'exode. Eux ne peuvent se permettre de se "ressourcer": on ne leur autorisera jamais que la perte toujours plus accentuée de leur vitalité et identité. Cette perte commence à menacer dès l'adieu au pays natal, lorsqu'ils se mettent en marche pour le périple et ses dangers mortels.

Le voyage - ce mot magique et riche de sens en nos sociétés bedonnantes - ne se rattache pas au nomadisme: il désigne l'oxygène que nécessitent nos vies mornes, pour demeurer supportables. "Voyage" est un mot qui en invoque un autre, tout aussi galvaudé, dans lequel on se prend facilement les pieds: "liberté". Il est vrai que l'on recherche à recouvrer une liberté à notre convenance par le voyage. Mais par quels effets cette liberté se manifeste-t-elle? Il suffit de songer au souvenir et à son jeu d'interactions: ne peut-il pas se révéler un fabuleux instrument d'évasion du réel? Le tourisme fait commerce de "souvenirs": c'est qu'il faut rentabiliser cette parenthèse que constituent le voyage, les vacances par tous les moyens, en intégrant - de force si nécessaire - leurs éléments à notre imaginaire (la fièvre des photos et "prises" de vue fait évidemment partie de cette pratique). Faudrait-il en conclure que seuls les souvenirs de voyage, monnayables, seraient dignes de notre mémoire? Le voyage, au sens strict, serait alors chargé de représenter la transition (la coupure) qui s'opère entre le lieu de notre banalité, au déroulement sans faits dignes d'être relevés, et le lieu de notre évasion, où chaque seconde a été d'office investie d'un passionnant intérêt.

Le voyage avec un grand V, ce n'est donc pour nous ni le simple déplacement, ni le voyage d'affaires, ni le périple, ni la migration: le Voyage, paré de sa magnificence, se rapprocherait plutôt aujourd'hui de ce que l'on a pu désigner jadis par l'expression "voyage d'agrément": cela implique une idée de cycle, de circularité. On peut revenir totalement changé intérieurement d'un voyage, mais l'important, c'est justement d'en revenir malgré l'éventuel risque, lui-même parfois dûment payé à l'avance; revenir à notre point de départ, conformément aux coutumes en vigueur chez nous, fils de Caïn se fuyant eux-mêmes, afin que l'effet du voyage porte ses fruits au sein du quotidien immobile. Partir, mais ne pas revenir, sera considéré comme une faute de goût, un échec (quelque part) - peu importe de quel ordre pourraient être les raisons de cet impair: il ne s'agira effectivement plus, en tous les cas, d'un voyage au sens conventionnel.

Quant à l'errance (intérieure?), rappelons-le: cela reste juste assez bon pour les indigents et les romanichels.

Emportez (conseils d'un vieux voyageur):

Bouchon multiple, coussin chauffant à double voltage, bouillotte idem, deux rasoirs électriques, monnaies étrangères en petites coupures, grosses chaussures (vieilles et larges), aiguilles, fil, boutons, ciseaux pliants, épingles doubles, lacets; courroie de cuir ou sangles, dramamine (mal de mer), chloromycétine, pommade à la pénicilline, taffetas adhésif, linge lavable (nylon, dacron), bismuth pur, parégorique en pilules, livres de poche (à jeter), boules de silence, loupe, deux paires de lunettes, canif (ouvre-boîtes), douze photos de passeport.

Paul Morand

haut de la page

JET-LAG
LL12 - Jet-lag - Michèle Gamba / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

… Et maintenant, je vais évoquer pour toi un long voyage à l'autre bout du monde… un voyage qui va t'apporter de nouvelles expériences… une multitude de paysages inconnus de toi… l'aventure…

Et cette aventure passe par un certain nombre d'heures d'avion, en attendant la découverte de la télétransportation…

Nos ancêtres marins se déplaçaient en caravelles, ces fières montures des mers… il était alors normal d'y mettre 2, 3, 6, 4 ou 5 mois pour arriver à destination. Et tout en passant d'une longitude à l'autre, le corps des marins s'adaptait jour après jour aux toutes petites différences imperceptibles de coucher et lever du soleil… des changements tellement petits, qu'ils étaient naturellement intégrés par leur système biologique… et de vague en vague, leur horloge interne s'alignait sur l'heure solaire… et arrivés à destination, ils fonctionnaient à la même heure que les indigènes, sans qu'ils s'en rendent compte.

Maintenant, les mois de navigation ont fait place à des heures d'avion… cela correspond à notre mode de vie où les déplacements dépassent rarement 4 semaines. … Et tout en étant confortablement installés dans ces engins modernes…, à 10.000 m au-dessus de la mer…, bercés par le ronronnement des réacteurs…, il est utile de nous adresser à nos petites cellules… pour les informer que nous avons troqué la caravelle pour un Boeing… la vitesse parcourue dans le ciel équivaut à 1000 fois la distance que parcourt un voilier par bon vent… les ajustements nécessaires doivent donc se faire 1000 fois plus vite qu'alors…

Il est un sujet d'émerveillement inépuisable: …la faculté d'ajustement de notre corps! Quelle souplesse… quelle tolérance… quelle habileté et agilité… et quel contentement d'arriver sur place et - tel que cela se passait pour nos ancêtres navigateurs - de constater que nos petites cellules… que notre horloge biologique… fonctionne à l'heure du lieu où nous sommes. Grâce à la collaboration active de nos cellules, nous jouissons ici et là-bas…, maintenant et après… de toutes nos facultés de voir… d'entendre… de sentir et de ressentir… prêts à vivre l'aventure que déjà nous avions anticipée en pensée… ailleurs… au moment présent.

Et je me demande… oui, je me demande vraiment qui, de nos cellules… de notre horloge biologique … arrivera en premier sur les lieux…

Depuis notre toute petite enfance notre corps est habitué à faire mille ajustements pour notre plus grand bien-êt… un pipi avant l'heure … pour être tranquille en route… un repas impromptu … pour tenir longtemps après les heures des repas… un petit somme… pour que nos yeux restent ouverts au-delà de l'heure habituelle… Selon nos besoins, le corps exécute une gymnastique qu'il connaît bien: ralentissement… ou accélération… ralentissement… accélération…

En définitive… il s'agit d'une histoire d'amour entre notre corps et notre bien-être…. Et comme il y a respect mutuel, cela se passe dans l'harmonie et la coopération.

Prends tout le temps qu'il te faut pour examiner les aspects bénéfiques d'accélérer ou décélérer tes fonctions…

Et lorsque ton corps estimera avoir tiré tout l'enseignement dont il pourrait avoir besoin aujourd'hui ou demain, alors seulement tu pourras reprendre contact avec le sol sous tes pieds…

[fragment de discours hypno-thérapeutique après une induction par lévitation de la main, dans le cadre d'une supervision au cycle A d'hypnose]

haut de la page

A NOTRE AMI DE CHINE
LL12 - A notre ami - Lynda Meyer / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Premières images de toi en Chine, et dernières aussi que j'emporte dans ma mémoire.

Pékin. Tout en haut des marches de l'entrée de l'hôtel, debout, bras croisés, jambes écartées, coiffé de ton inséparable casquette noire à longue visière, emmitouflé dans une grosse veste gris clair qui ne tenait pas assez chaud et qui était salissante - disais-tu - transi de froid mais un sourire éclatant de soleil parce que tellement chaleureux, tu avais l'air d'un seigneur, ou d'un révolutionnaire, ou encore d'un joueur de base-ball. Tu étais beau.

Un vrai chinois de Chine, énergique et ferme, mais aussi souple, conciliant, juste et sérieux comme un sage. Et pourtant curieux, joueur, indiscipliné, gourmand, s'amusant d'un rien, aimant la vie par-dessus tout. Ce côté enfant nous charmait et nous rassurait au long du voyage. Comme ton regard vif, pénétrant, observateur d'universitaire, professeur de français et grand fumeur de cigarettes - des Jin Jian, que tu nous offrais avec cette mine rieuse et complice d'un gosse qui offre un bonbon. Je me souviens de quelques pauses enfumées, à déguster quelques bouffées et à rire béatement.

Moments précieux, silencieux, où l'amitié se passe de paroles. Que c'était charmant.

Chinois de Chine, notre grand ami, comme tu sais bien entendre sans écouter, voir sans regarder, ou ne pas voir quand tu n'as pas envie. Comme tu te mets à rire, un peu plus fort, lorsque, à bout de force, tu n'as plus de patience. Et comme tu sais être content quand le vent d'hiver se repent et que vient le printemps un bref instant.

Zhuang Yuanyong, notre très cher ami et guide, je crois savoir que ton nom signifie quelque chose comme "du plus profond de l'Univers".

Tes parents l'ont bien choisi.

après le voyage Ling en Chine de Noël et Nouvel An 95-96

haut de la page

TRILOGIE CHINOISE
LL12 - Trilogie - Bertrand Piccard / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

La femme en rouge
Elle était là
Elle était l'arbre
Le vent soufflait dans ses branches
Le souffle agitait ses bras
La femme en rouge
Elle était là
Mais où étais-je
Je me cherchais
Je l'ai trouvée
La femme en rouge
Dans mon Qi Gong,
la Grue s'arrête, l'arbre décolle
Elle suit des mains,
elle suit du corps
Mes bras se trompent, sa robe vole
Je suis des yeux, je suis du coeur
Je ne suis plus grand-chose
Rouge et vert, feuilles et robe
Terre et Ciel, Temple du Soleil
Automate maladroit perçant la Vie
Devant le cercle où elle dansait
Autour de l'arbre que j'envie
La femme en rouge
Soleil ou Démon, je ne sais pas,
je ne sais rien
Enlaçant la forêt, elle a passé
dans un mouvement
Elle a croisé mon chemin,
j'ai goûté un peu du sien
Je ne suis plus rien,
mais j'y suis encore.

Beijing, juillet 1992

La femme en noir
Je t'ai laissée debout,
Sur les marches de l'hôtel,
Fidèle à tes souvenirs,
Et moi à mon avenir.
Tu m'as laissé partir
d'un geste de la main,
D'un battement de paupières,
D'un tout petit sourire.
Les Cieux du monde entier
M'expliqueront peut-être
Le don de cet instant,
Le sens de ce présent,
Pourquoi je suis parti,
Pourquoi tu es restée...
Pourquoi je t'ai croisée.
Je ne t'ai jamais parlé,
je ne te reverrai pas,
Mais tu resteras toujours,
Silencieuse et figée
Dans ton kimono noir,
Comme la femme en rouge
Dansant dans ses mouvements,
Une ombre fugitive,
Symphonie de couleurs
Pour arrêter le temps.

Wutaishan, juillet 1992

La femme et l'enfant
Tu montrais pour du fric
Les brûlures de ton gosse, sans amour, sans pudeur
Simplement pour du fric,
Pour culpabiliser, pour heurter, pour faire peur.
Pour nous apitoyer
Tu le traînais partout en montrant ses yeux tristes,
Meurtri, blessé, brûlé,
Tu t'étais résignée devant les touristes
A bien faire ton boulot.
Je t'ai donné du fric, par angoisse et par peur,
Lorsque j'ai vu sa peau,
Sacrifice inutile pour calmer mon horreur.
Personne ne peut blâmer,
Te traiter de salope ou bien de misérable,
Mais pour ne pas pleurer
J'ai bien senti que moi je devenais coupable.
Personne ne peut juger,
Même si tu perds ton âme au fond de ta détresse
Pour trouver à manger.
Mais moi par égoïsme, par peur et par faiblesse,
Moi je suis à blâmer... Je t'ai encouragée.

Xi'an, Juillet 1992

haut de la page

VOYAGER AVEC LES LIVRES
LL12 - Avec les livres - Matthias Huber / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Chaque livre est un voyage. Truisme s'il en est ! car à quoi servirait la lecture sinon au voyage, dans l'espace, dans le temps, à l'intérieur de soi-même? A la découverte d'autres expériences, d'autres époques et d'autres cultures?

Si toutes les littératures ont la faculté de nous faire voyager à un titre ou à un autre, le récit de voyage revendique expressément cette qualité; le voyage est sa raison d'être. Mais, contrairement à ce que l'on pourrait croire, la littérature de voyage n'est pas née avec le tourisme de masse, bien au contraire: c'est un genre fort ancien et curieusement, ce sont les récits de voyage qui nous viennent spontanément à l'esprit lorsque nous évoquons les grands classiques de la littérature des civilisations anciennes: l'Iliade des Grecs, le Pèlerinage à l'Ouest des Chinois, les Voyages d'Ibn Battuta ou le Devisement du Monde de Marco Polo sont autant de références qui ont marqué et qui continuent à marquer l'imaginaire des peuples et ce, depuis les temps les plus reculés. Et dans les civilisations à tradition orale, les grandes épopées telles que le Mahabarata ou le Ramayana ne parlent que de voyages, des exploits de héros dans des contrées aussi hostiles que lointaines...

De toute évidence, le voyage, l'exploration et la découverte de terres inconnues occupent une large place dans les littératures du monde entier. Si les récits originaux étaient souvent de simples compte- rendus de voyage à destination du prince ou des financiers de l'expédition, compilés à partir d'épisodes réellement vécus et d'informations récoltées auprès de voyageurs rencontrés en cours de route, ces ouvrages ont souvent donné naissance par la suite à des livres de voyage de "fiction" dont l'un des plus fameux est certainement Robinson Crusoé dont les aventures sont très largement inspirées par les lectures de Daniel Defoe. Fernao Mendes Pinto, génial voyageur et mystificateur portugais du 16e siècle est un des premiers à publier un récit de voyage où la fiction et le vécu sont inextricablement mêlés.

Au 19e siècle, le colonialisme donna naissance à un nouveau genre de littérature de voyage qui se rapprochait davantage du renseignement militaire et politique que du récit de voyage à proprement parler. Ainsi, en 1800, la relation passionnante de Michael Symes de son voyage en Birmanie fut publiée en l'espace de seulement six mois en langues anglaise, française et allemande, ce qui constitue encore aujourd'hui un exploit éditorial tout à fait remarquable. Notons que la conquête de la Basse-Birmanie par l'Angleterre devait intervenir moins d'un quart de siècle après la publication de l'ouvrage de Symes dont les observations très précises avaient fourni aux militaires britanniques des connaissances détaillées du terrain, mais portant également sur la psychologie et la mentalité des classes dirigeantes birmanes.

Les colonies donnèrent aussi naissance à un autre genre de littérature de voyage dont l'action se déroule dans le décor exotique des pays colonisés. Kim de Rudyard Kipling, les ouvrages d'un Farrère, d'un Dorgelès ou même d'un Malraux pour les auteurs d'expression française sont des exemples d'ouvrages susceptibles d'intéresser des lecteurs aujourd'hui encore...

Durant l'entre-deux-guerres, la littérature de voyage est représentée soit par les missionnaires chrétiens qui relatent avec force détails leur terrible combat contre Satan auprès de peuplades sauvages et primitives, soit par des dandys-voyageurs à l'image d'un Paul Morand qui narrent avec talent la prolongation de leur vie parisienne sous des cieux lointains. Dès la fin du 19e siècle, on constate cependant l'apparition d'individus isolés, voyageant pour leur propre compte et pour leur seul plaisir, mandatés par aucun pouvoir, qu'il soit politique, militaire ou ecclésiastique. Si leurs motivations sont diverses, leurs écrits sont également de qualité fluctuante. Mais le caractère extraordinaire de leurs aventures et le côté désintéressé de leurs pérégrinations rendent leurs récits attractifs auprès d'une population encore peu mobile et pour laquelle la possibilité de voyager dans des contrées lointaines reste le privilège de quelques personnes fortunées. Ella Maillart est une représentante typique de cette catégorie de voyageurs, elle qui n'oublie jamais de préciser qu'elle écrit pour pouvoir voyager et non pas l'inverse!

Après la Deuxième Guerre mondiale, la démocratisation des voyages aidant, de nouveaux auteurs se mettent en route. Ce sont les travel writer, anglo-saxons pour la plupart, qui se destinent à l'écriture et pour qui le voyage constitue la principale source d'inspiration. C'est à Bruce Chatwin, Norman Lewis, Peter Matthiessen et tant d'autres que nous devons les œuvres les plus abouties et qui transcendent de loin le simple récit de voyage pour rejoindre la grande littérature.

haut de la page

LES EDITIONS OLIZANE
LL12 - Editions Olizane / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Les Editions Olizane sont une petite maison d'édition basée à Genève et spécialisée dans le domaine asiatique. Les raisons de ce choix sont purement personnelles: diplômé en sciences politiques et en langues orientales et ayant voyagé et vécu plusieurs année en Asie, j'avais envie d'exercer un métier qui me permette de rester en contact avec le monde oriental. Ma collègue et coéditrice est docteur en archéologie chinoise de l'Université d'Oxford et elle parle également plusieurs langues asiatiques. Les autres membres de notre petite équipe ont tous entrepris de longs périples hors de l'Europe.

Dans le cadre de notre spécialisation asiatique nous essayons d'être aussi éclectiques que possible. Nous publions deux collections de guides de voyage: les Guides Olizane et les Guides Artou qui proposent actuellement plus de cinquante destinations. Nous avons également une collection de littérature asiatique et de récits de voyages: Objectif Terre propose des traductions d'auteurs asiatiques en français et des récits de voyages en Asie d'auteurs occidentaux. Les auteurs vedettes de cette collection sont Olivier Föllmi et Norman Lewis et le Thaïlandais Pira Sudham.

La collection Etudes Orientales est réservée à des thèses et travaux universitaires consacrés à l'Asie. Dernière parution: un texte sur Nationalisme et littérature en Birmanie par Aung San Suu Kyi, Prix Nobel de la Paix et leader de l'opposition birmane.

Espace photographique et Ethnographie regroupe des ouvrages photographiques sur des pays et régions divers et sur des sujets ethnographiques.

Après une expérience positive avec un ouvrage sur La Médecine chinoise par les herbes, nous venons de publier un nouvel ouvrage consacré à La Médecine traditionnelle de l'Inde par le Dr. Sigaléa. Nous espérons continuer cette série l'année prochaine par un ouvrage consacré à l'acupuncture chinoise.

Une nouvelle collection de photographie orbiculaire vient de démarrer avec un ouvrage sur Genève; un autre sur le Léman est en préparation et en cas de succès nous espérons pouvoir réaliser bientôt des ouvrages sur l'Asie.

Pour commander notre catalogue et pour tout renseignement:

Editions Olizane
11, rue des Vieux-Grenadiers
1205 Genève
Tél. 022 / 328 52 52
Fax 022 / 328 57 96

haut de la page

EL ENCHINADO
LL12 - El enchinado - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1996

Je suis le Douloureux, le Lourd, l'Ankylosé
Le Grince-Quarantaine à la Source tarie
Ma seule Ardoise est borgne et mon Sang englué
Bouche les Vaisseaux noirs de ma Quincaillerie.
Au Pays du Milieu, toi qui m'as appelé,
Trouverai-je un Remède à la Paralysie?
Mon Parcours singulier sera-t-il balisé
Du fin fond de mon Lit, au fin fond de l'Asie?
Suis-je Ancien ou Foetus? Nourrisson ou Lao?
Mon Souffle joue encor sur mon Orgue de Bouche
De Gérard de Nerval un long Blues un peu louche,
Et j'ai, deux fois rêveur, remué le Tao
Apaisant pour de bon, dans ma Déconfiture,
Mon penchant pour la Plainte et ma soif d'Aventure.

haut de la page