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Fondation Ling
MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 15/avril 1997

 

VOS PAPIERS !
LL15 - Edito - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

HABITATION
LL15 - Habitation - François Roustang / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

LES APPARTENANCES, SOURCE D'UNE IDENTITE PLURIELLE
LL15 - Les appartenences - Jean-Claude Métraux / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

POEMES
LL15 - Poèmes - Béatrice Corti / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

DU DESEQUILIBRE, DE L'INCONNU, DE LA VRAIE VIE ET DU NOUVEAU
LL15 - Du déséquilibre - Thomas Wauters / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

LA FILIATION, RESPIRATION DE L'IDENTITE
LL15 - La filiation - Eric Bonvin / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

J'AI CONNU LE VERTIGE
LL15 - Le vertige - Béatrice Corti / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

LA LUCARNE DES REVES
LL15 - Lucarne des rêves - Anne Salem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

LA FOI, CHEMIN DE L'IDENTITE?
LL15 - La foi - Jean Marmy / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

IDENTITE ET PSYCHOTHERAPIE
LL15 - Identité et psycho - Joséphine Balken / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

VOYAGER: VERS QUELLE IDENTITE?
LL15 - Voyager - François Leresche / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

RENCONTRE AU SOMMET
LL15 - Rencontre - Michèle Gamba / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

UN DES CHEMINS PASSE PAR LE QIGONG
LL15 - Qigong - Véronique Terrier / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

L'AVENTURE EST UN ETAT D'ESPRIT
LL15 - L'aventure - Bertrand Piccard / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

LA POINTE DE L'ICEBERG
LL15 - L'iceberg - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997


VOS PAPIERS !
LL15 - Edito - Gérard Salem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Déclinez votre nom, vos prénoms. Mentionnez votre sexe, la couleur de vos yeux et de vos cheveux. Vos signes particuliers éventuels. Et votre date de naissance complète. Indiquez le lieu où vous êtes né, le pays, la ville, le village. Inscrivez (lisiblement) le prénom de votre père, celui de votre mère (suivi de son nom de jeune fille). Spécifiez votre nationalité, votre origine, votre confession. Et votre profession, votre employeur. Puis votre numéro AVS, votre matricule militaire, votre assurance maladie, votre assurance-vie, votre assurance responsabilité civile. N'oubliez pas le numéro de plaque minéralogique de votre véhicule. Très bien. Nous y sommes. Vous y êtes. Vous êtes quelqu'un. Vous êtes.

Qui suis-je? A quels signes suis-je rééllement identifiable? Quelles sont mes frontièrers (visibles et invisibles)? Et de quelle histoire suis-je issu? Ou plutôt, de quel chapelet d'histoires? Chacune entraîne les autres, long murmure de leitmotivs, antienne égrénée dans la pénombre de la mémoire. Kaléidoscope narratif, lent carrousel. La roue du temps est à l'oeuvre.

Un petit port d'Asie Mineure, pas de sardines, pas de manioc, mais du coton, des fèves. Chemises à manches courtes, ventilateurs, plateaux de thé, sucre en morceaux, sueur aux aisselles des femmes. Un harmonium, un sacristain lettré (fervent de Lamartine). Un chant d'église, une histoire d'amour qui porte le titre suivant : "Le bouton d'Alep". Mais non, c'était plus tard, c'était dans un quartier de Beyrouth, ou à Khorramshahr, ou à Téhéran, à Istamboul, à Lausanne, à Quanzhou, au bord extrême du continent, face à la mer de Chine. Cela a bien dû commencer quelque part, il y a bien un commencement à ces deux mots: "moi je".

Qui suis-je? Chacun peut se poser cette question. Mais est-ce la bonne question? Y a-t-il une bonne question en la matière?

Dans ce numéro 15 de La Lettre, plusieurs personnes ont accepté de prendre la plume pour se hasarder sur les chemins de l'identité. La perspective choisie est, comme d'habitude à la Fondation Ling, élargie, diversifiée, nomade, incomplète (par instinct, par principe aussi, nous rechignons au projet "d'épuiser un sujet", surtout celui-là!).

François Roustang ouvre le thème avec un texte revigorant, nous invitant à habiter notre corps. Il est suivi par Jean-Claude Métraux, qui approche le sujet du point de vue de nos appartenances, source d'identité plurielle. Béatrice Corti l'explore sur un mode poétique, alors qu'Anne Salem y fait une incursion par la lucarne des rêves. Thomas Wauters s'interroge sur les vertus du déséquilibre dans la relation entre identité et création littéraire. Eric Bonvin aère son moi à la faveur d'une filiation pendant que François Leresche promène le sien aux antipodes. Jean Marmy le met à l'épreuve de la foi, dans l'interface avec Dieu, alors que Joséphine Balken et Michèle Gamba l'étayent sur la relation thérapeutique. Véronique Terrier en dégage la carte du qi , Bertrand Piccard la crête aventureuse et Anne Spagnoli la pointe de l'iceberg.

Voilà. Rangez vos papiers, ouvrez La Lettre .

Sic locutus est leo.

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HABITATION
LL15 - Habitation - François Roustang / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Il vaudrait mieux que ce ne soit pas le problème philosophique de l'identité qui vous préoccupe aujourd'hui, car de longs développements seraient nécessaires et nous n'aurions encore fait que poser la question. Ce n'est pas non plus sans doute la manière dont les cultures s'y prennent pour respecter les identités. Par exemple, comment dans la culture chinoise, on donne au nouveau-né un nom qui le situe horizontalement et verticalement dans l'arbre généalogique et puis aussi un nom secret que seuls connaissent les intimes et qui devient le sceau de sa sigularité ? Ce serait passionnant de s'attarder sur ces sujets. Mais c'est, semble-t-il, une question pratique que vous posez, je veux dire une question urgente dont la réponse vous permettrait de vous y retrouver dans les récifs et les sables de notre culture. Si donc vous voulez trouver votre identité, c'est-à-dire votre propre nom, votre propre esprit, votre propre corps, votre propre espace, le mieux est de ne pas la chercher, vous risqueriez de courir après votre ombre. Car votre identité est déjà là. N'avez-vous pas un nom, un corps, un espace ? Alors qu'attendez-vous ? Rendez-vous à votre nom, à votre corps qui est esprit, à votre espace, et installez-vous là comme en votre maison. Qu'est-ce que cela peut bien signifier ?

N'avez-vous pas un volume ? Votre corps, selon l'espace neutre de notre science physique, a trois dimensions. Vous disposez pour vous d'une certaine hauteur, petite ou grande, mais c'est bien votre hauteur à vous. Cela fait une dimension. Mais il y en a deux autres. Vous avez une épaisseur qui horizontalement peut se chiffrer et elle varie selon la verticalité. Taille trente-cinq ou quarante ou quarante-cinq, peu importe, c'est votre taille. Vous êtes-vous jamais arrêté sur le fait que, ce volume, personne ne peut vous le prendre. Si vous vous déplacez, vous gardez le même volume et nulle autre personne ne peut le remplir. C'est là une vérité première qu'il ne faudrait surtout pas considérer comme ridicule. Elle est décisive. Car, si vous cherchez ce que vous avez en propre, il faut commencer par l'incontestable. Or nul ne peut objecter au fait que vous occupez ce volume, que vous vous êtes endormis avec lui et que vous vous réveillez de même.

Ce volume n'est pas celui d'une poupée gonflable, c'est votre corps. Prenez quelques minutes pour vous étonner que votre respiration est soumise à un certain rythme, que votre coeur, vous le constaterez en prenant votre pouls, bat régulièrement, que vous avez la possibilité de mouvoir votre tête et même vos bras et vos jambes, que de plus, chose étrange et merveilleuse, vous pouvez marcher et, qui sait, courir si vous êtes en retard pour votre rendez-vous. En vous attardant à ces vérités élémentaires vous retrouverez votre propre assise et votre propre force. Nul besoin de chercher très loin votre identité.

Si, par hasard, vous abandonnez les coordonnées newtoniennes, l'espace neutre et le temps uniforme, dont l'invention a fait les délices de certaines sciences et le malheur de l'humanité qui en est venue à rêver de prothèses et de robots, vous vous apercevrez que votre corps se meut dans un espace habité, bien mieux que le corps véritablement humain crée un espace humain, qu'il y a des maisons pour jouer avec le froid et le chaud, que votre corps dispose de sa propre maison partagée peut-être avec d'autres, que cet espace est celui de l'entre-rencontre et que le temps qui s'y écoule n'a d'autre uniformité que celle de l'ennui de ceux qui résident là sans y séjourner. Prenez le temps de réaliser que votre identité s'affermirait si vous habitiez vos lieux. Car on peut habiter sa maison, sa ville, son pays, comme on habite son corps et sans doute parce qu'on a pris d'abord la peine d'habiter son corps. Notre identité va s'étendre alors à tout ce que nous avons pris soin d'investir de notre présence.

La technique de l'hypnose est une pratique de l'habitation de notre existence, parce qu'elle est la mise en sommeil de nos rêveries dans l'ailleurs, du regard tourné vers nous, de l'attente sur nous du regard des autres. Tout cela, qui nous donne l'impression de chercher notre identité et de la maintenir tant bien que mal, nous interdit de la trouver. Nous avons besoin d'oublier notre image et de nous poser dans nos demeures.

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LES APPARTENANCES, SOURCE D'UNE IDENTITE PLURIELLE
LL15 - Les appartenences - Jean-Claude Métraux1 / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Je ne sais pas où je suis né
ni ne sais qui je suis.
Je ne sais pas d'où je suis venu
ni ne sais où je vais.
Suis branche d'un arbre détachée
qui ne sait où elle est tombée.
Où peuvent bien être mes racines ?
De quel tronc suis-je un rameau ?

Chanson populaire de Boyacá, Colombie2

Aventurons-nous sur les chemins de l'identité, thème de cette Lettre. Mais de quelle identité au juste s'agit-il? Car la langue est parfois troublante, elle qui unit dans un même terme, identité, le sens de ressemblance et celui de singularité. Ou: comment la singularité se construit-elle sur la reconnaissance de ressemblances ? C'est ce chemin de l'identité que je choisirai de tracer. Et pour ce faire m'appuierai sur le concept d'appartenances en lequel je distingue - encore un mot piège - le noeud joignant psychisme et société, singularité et ressemblances, identité et pluralité. Car n'est-il pas vrai que parler d'identité pour la monade psychique enferrée dans sa solitude originelle avant qu'identifications plurielles n'aient été initiées dans le creuset d'un lien social frise l'abus de langage ?

Les appartenances fuyantes que nous suggère le chant populaire colombien cité en préambule de ce texte ne nous sont pas si étrangères. Le sort des peuples indiens dont Eduardo Galeano, dans sa Mémoire du Feu, déterre la richesse culturelle tout en traquant les survivances, n'est-il pas aussi celui des exclus d'aujourd'hui? Altérité radicale. Effacement des similitudes. De "nous n'avons rien à nous dire" à "vous n'avez rien à dire", le pas est vite franchi. La branche, dès lors, se détache. Elle tombe. Les racines sont perdues. Le rameau ne connaît même plus le tronc qui l'a engendré. Et les questions restent sans réponse. Avant, "les Quichés {accouraient} recevoir l'étoile de l'aube et assister à la naissance du soleil. Quand le soleil {était} sur le point de se montrer: " C'est de là que nous sommes venus", {disaient}-ils."3 Maintenant, le soleil a fondu et l'horizon s'est égaré. Hier, la solidarité sociale, le Social Wellfare, n'avait certes pas supprimé les inégalités, mais au moins le terme même d'inégalité nous rappelait que la réalité des uns et des autres était à certains égards comparable, que tous nous étions membres d'une même équation. Aujourd'hui, avec l'exclusion, l'équation même n'a plus sa raison d'être. Les appartenances communes avec le réfugié, le chômeur, le toxicomane, se sont effondrées. Le marginal n'est plus dans la marge: il a quitté la page.

En cette époque où les internautes, comme les cosmonautes de notre enfance, fouinent dans un espace en apesanteur où la semelle abandonne son sol, beaucoup semblent se résigner à la virtualité des liens. Les appartenances, d'un même élan, se dépouillent de leur poésie et, nues, se convertissent en réseaux sans Histoire. "Les solitudes de Babel ignorent que des solitudes effleurent leurs flancs / elles ne sauront jamais de qui est le projet de la tour d'épouvante qu'ils construisent / ainsi / disséminés mais ensemble / proches mais étrangers / seuls coude à coude / chacun dans sa bulle / insolidaires / ils vieillissent mesquins comme des îlots."4 La réhabilitation des appartenances devient priorité.

La reconnaissance en soi-même d'une ou plusieurs appartenances est potentialité universelle. Peu exercée, cette compétence dont naquit naguère le langage accouche de souris solitaires. Pour l'exclu, seule tend à subsister l'appartenance à la communauté des exclus. Mais celle-ci, fragilisée par les efforts désordonnés que tous mettent en oeuvre pour y échapper, se fragmente, se disloque, sans cesse et dès l'origine. Elle rend l'âme avant même le premier soupir: enfant mort-né. Plus souvent encore, les citoyens se laissent emportés par un violent vent social identitaire et, comme pour s'accrocher à un frêle esquif, se contentent d'une seule appartenance - ou plutôt similarités triviales - qu'ils affirment et réaffirment. La société devient théâtre d'étanches clivages, sans interstices, d'où l'émergence d'appartenances communes transversales est proscrite. Ainsi parlera-t-on d'hommes et de femmes, de riches et de pauvres, de suisses et d'étrangers. Berceau de la marginalité, de l'exclusion, de la xénophobie, du racisme, la réduction de l'appartenance à la similarité (triviale par essence) - de peau, de langue, de niveau socioculturel, de sexe, d'âge - s'assimile à un reniement de la rencontre et, plus même, du langage. En effet, la détection de similarités ne nécessite ni la parole, ni l'échange, ni même le regard: voir suffit.

Le mot appartenance, substantif dérivé d'appartenir est apparu vers la fin du XIIe siècle. Étymologiquement, le verbe vient du bas latin, adpertinere , "être attenant", de ad et pertinere , "se rattacher à". En français, appartenir a plusieurs sens distincts. Selon Le Petit Robert: 1) être à quelqu'un en vertu d'un droit; 2) être sous l'autorité de quelqu'un; 3) faire partie de; 4) être propre à quelqu'un. Quant au pronominal s'appartenir, il signifie "être libre, ne dépendre que de soi-même". Par référence à la racine latine du mot, il est ainsi possible de distinguer un sens actif , "se rattacher à", et un sens passif, "être attenant". Ces doubles sens sont conservés dans le substantif, mais la forme passive est de loin la plus courante. Il est donc temps de réhabiliter son sens actif, cette "création" dont la coutume l'a dépouillé. De restaurer sa double signification: ce qui à la fois m'appartient et me rattache aux autres membres d'une communauté. Et en joignant le pertenere ad latin de Tite Live5 ("res ad aliquem proprie pertinens" : affaire concernant quelqu'un personnellement) et celui de Cicéron6 ("nam quod ad populum pertinet" : pour ce qui concerne le peuple), l'appartenance devient simultanément propriété individuelle et avoir collectif.

Les appartenances se situent au carrefour des dimensions individuelles et sociales. L'individu seul se les définit: elles sont pensées, loyautés, désirs, intérêts, mythes. Mais pour prendre sens elles doivent être partagées avec d'autres. Car c'est toujours d'appartenance à une communauté, composée de deux personnes au moins, qu'il s'agit. Communauté qui est fruit d'une création collective, passée et présente: création d'une identité commune, d'un mythe commun, d'un projet commun, d'une histoire commune, d'un destin commun, d'une essence commune. Création commune qui par elle-même n'est pas suffisante: elle doit encore être reconnue, et reconnue comme significative. Appartenances communes qui impliquent un dialogue au cours duquel elles deviennent reconnaissables: si deux individus les gardent jalousement dans leur tête, ils ne pourront jamais prendre conscience de leur appartenance éventuelle à une même communauté. La participation collective à un même événement, l'habitat partagé ou la langue maternelle commune ne sont donc pas suffisants. D'ailleurs, si c'était le cas, le mot "exclusion" n'aurait jamais fait partie du vocabulaire. Une communauté est toujours constituée par des individus qui se reconnaissent une ou plusieurs appartenances communes.

La suite va de soi, mais en même temps constitue tout un programme. La pluralité des appartenances est remède contre l'exclusion: plus les individus se reconnaissent des appartenances diverses, plus les communautés auxquelles ils participent sont nombreuses et plus celles-ci s'enchevêtrent dans un tissu social complexe où chacun devient à la fois le même et l'autre de tout Autre. La multiplication par l'individu des appartenances qui le lient à d'autres est construction d'une identité singulière. Reste donc à se lancer, à abandonner le mythe de l'unicité de l'appartenance pour donner à celle-ci les couleurs de l'arc-en-ciel.

Mais, à propos, ne me suis-je pas égaré? N'ai-je pas choisi d'arpenter un chemin de l'identité quelque peu paradoxal ? N'y ai-je pas découvert que la recherche d'un seul chemin menait à l'altérité radicale et que l'accès à l'identité impliquait l'exploration de sentiers divers aussi nombreux que tortueux, à créer davantage qu'à parcourir ?

1 Pédopsychiatre, président de l'association Appartenances , Rue des Terreaux 10, Case Postale 54, 1000 Lausanne 9.
2 Citée par Eduardo Galeano, Les visages et les masques, Paris, Plon, 1984.
3 Eduardo Galeano, Mémoire du Feu. Les Naissances , Paris, Plon, 1982.
4 Mario Benedetti, Las soledades de Babel , Éditorial Patría, Mexico, 1991.
5 Tite Live, Ad urbe condita libri, éd Madwig et Ussing, 1873, 29, 16, 2.
6 Cicéron, Pro Cn. Plancio, 7, éd. Orelli-Baiter-Halm, 1861.

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POEMES
LL15 - Poèmes - Béatrice Corti / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

La Rolls-Royce des autres Noëls

Tu es là, debout,
A plus de dix mille kilomètres
De ton ombre,
Et tu oses !
L'évidence de ta nostalgie
Te foudroie le coeur
Car la jouissance,
Comme le parfum de ce thé de Chine,
Ondoie, plus subtile que l'air
Surchauffé.
Tu oses chanter sur ta route.

Femmes de Chine

Sur le damier de mes rêves,
Flotte la Femme des Brumes,
Coussin de velours,
Douceur ourlée de cruauté.
Je ne connaîtrai jamais les cascades vertes
De l'île de Manado...
Mon rêve crisse et s'émiette
Comme une feuille de papier rôtie,
Le caillou armorié de mon rêve
Repose dans l'étang aux lotus
De Singapour.

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DU DESEQUILIBRE, DE L'INCONNU, DE LA VRAIE VIE ET DU NOUVEAU
LL15 - Du déséquilibre - Thomas Wauters / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

J'établirai en quelques lignes comment l'homme découvrit que l'expansion et le refroidissement rapides de l'Univers ont créé des situations de déséquilibre permettant aux lois naturelles de ne déterminer que partiellement le cours des événements, celles-ci pouvant ainsi engendrer continuellement de l'imprévisible et du nouveau; c'est fait. L'homme s'aperçut ensuite qu'il était issu d'une histoire vieille de 15 milliards d'années: la longue évolution vers la complexité, d'où émerge la pensée.

Par la création artistique il se situe directement dans la continuation de cette évolution.

L'artiste prend en charge la mise en oeuvre de l'innovation, la pulsion de créativité de l'Univers: grâce à des situations de déséquilibre - car en Art comme en Physique les équilibres sont stériles! - il sonde l'inconnu et trouve du nouveau.

Proust est le romancier le plus artiste que je connaisse, sa "Recherche du Temps Perdu" est une oeuvre véritable, hors du temps (c'est-à-dire vraie hier, aujourd'hui et demain) car, elle repose sur des situations de déséquilibre. A travers sa Recherche Proust découvre ses différents moi: les différents moi que nous sommes tout au long de notre vie et qui changent sous l'action de l'oubli et de l'habitude; et cela grâce à la mémoire instantanée provoquée par une sensation de déséquilibre associée à un plaisir puissant et complet, à "une joie pareille à une certitude et suffisante sans autre preuve à rendre la mort indifférente". La sensation de la madeleine dans la tasse de thé, par exemple, lui permet de goûter cette impression dans ce qu'elle a de commun à la fois dans le passé et dans le présent, elle le fait "jouir de l'essence des choses". Car ce déséquilibre entre le présent et le passé débarrasse le souvenir de ce qu'il y a d'imparfait dans la perception extérieure et nous révèle ce qui nous reste d'habitude à jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l'avons sentie. Ainsi Proust découvre, dans "Le Temps Retrouvé", sa véritable identité, sa vocation, l'oeuvre qu'il a toujours portée en lui et à laquelle il décide de consacrer sa vie et tout le reste de son temps jusqu'à sa mort. Par ce travail, qui peut paraître insensé, il trouve la "vraie vie" et nous révèle ce "souvenir confus des vérités qu'on a jamais connues" dont le rythme "insaisissable et délicieux" est un chemin vers notre moi profond, vers notre identité. - Ne voulait-il pas que chacun de ces lecteurs trouve dans son oeuvre "une lecture de lui-même"?

Rimbaud, lui, ne décide pas de consacrer sa vie à son oeuvre, il sait depuis son enfance qu'il n'a pas eu le choix, qu'il s'est reconnu Poète, que ce n'est pas du tout sa faute car "Je est un autre". Il sent très tôt que "la vraie vie est absente", ce qui le décide à chercher son véritable moi à travers l'activité poétique: "La première étude de l'homme qui veut être Poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver... il faut être voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens." Le déséquilibre dont j' ai parlé plus haut est là, le lecteur attentif le reconnaîtra facilement. Ce déséquilibre donc (à la foi voulu et inconscient), le vouera à jamais au désir de posséder durablement "la vérité dans une âme et un corps": le repos du corps physique, en vie et glorieux, en même temps que la fin définitive de l'inquiétude métaphysique - "sauvé!" La Poésie est la première expérience qu'il tente pour satisfaire cet impossible désir, et il faut remarquer l'importance chez Rimbaud de cette "pulsion", importance telle qu'il associe son exploration poétique aux expériences de sa vie (par exemple celle de l'homosexualité). Elles sont en effet indissociables car, même longtemps après avoir fait ses adieux à la littérature, il sera toujours "pressé de trouver le lieux et la formule". Impossible désir, dont il prendra très tôt conscience en rompant avec la littérature, mais dont il ne pourra jamais cependant se défaire. Toute sa vie il cherchera en vain à faire fortune, de même qu'il cherchera sans cesse "une splendide ville" où trouver enfin le bonheur, le repos. Mais les splendides villes n'existent pas. Et il est mort, lui aussi, de cette vie insensée. Il est mort, mais qu'importe! Puisqu'il a vu "quelquefois ce que l'Homme a cru voir", ses troublantes "Illuminations" continueront longtemps encore de nous déséquilibrer.

S'il existe un autre homme qui se soit donné, entièrement, à la littérature, cet homme est Lautréamont. La recherche de son identité, à travers ses "Chants de Maldoror", passe par des attaques contre les figures détentrices du pouvoir, de la loi, et en particulier contre Dieu dont la grandeur et la majesté sont bafouées, ridiculisées. Mais les Chants sont surtout une déclaration de guerre solennelle à la race humaine, "race stupide et idiote". Lautréamont pense que l'homme est fondamentalement mauvais, essentiellement imparfait et infiniment orgueilleux puisqu'il se croit le chef-d'oeuvre de la création. Il décide donc de renier toute ressemblance avec lui par une recherche de soi idéale, se traduisant par un violent désir de fusion avec tout ce qui n'est pas l'être humain: l'Océan ("Océan, veux-tu être mon frère?"), la femelle d'un requin, mais surtout avec l'enfant et l'adolescent, ces "êtres à la nature d'ange", qui n'ont pas encore été pervertis par la société et les hommes. Le monde animal est aussi une alternative à l'humanité détestée: il y a 185 animaux différents dans les Chants! Il s'agit, se perdant dans ce monde, de rejeter l'humiliation d'être un homme; car, comme les adolescents, les animaux appartiennent à un autre règne, et par là sont rédempteurs car ils parlent d'un autre monde possible. La narration des Chants se construit tantôt sur le "je" tantôt sur le "il", ce qui permet à Lautréamont de se confondre avec son héros tout en gardant un jugement objectif et critique sur celui-ci et sur son oeuvre. S'il chante l'ennui, la douleur, la mort, la cruauté, la terreur c'est parce que cela fait partie de la nature humaine, bien qu'il ne nie pas la part de bonté de l'homme. Mais selon lui l'équilibre entre le bien et le mal a été rompu, il prend donc le parti de chanter exclusivement le mal, sous toutes ses formes et "se loue de ce que les pensées hautaines et méchantes de son héros soient dans tous les hommes". Tout paraît sombre, profondément pessimiste dans cette oeuvre et pourtant ... elle est pleine d'une "infernale grandeur"! Maldoror est comme ces chiens qui courent la nuit dans la campagne, l'oeil en feu, en proie à la folie, comme eux il "éprouve le besoin de l'infini", comme eux il est enragé car il ne peut lire le secret des adolescents que dans les larmes de leurs yeux ou dans le goût de leur sang. La Beauté, comme pour Baudelaire, est intimement liée au mal et celui-ci n'exclut nullement l'amour car "faire le mal à un être humain, et être aimé du même être: c'est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir". Mais ce bonheur est impossible et c'est pourquoi Lautréamont, comme Baudelaire, chante le mal, en exagérant un peu pour "faire du nouveau" dans le sens de cette littérature sublime qui ne chante le désespoir que pour opprimer le lecteur, et lui faire désirer le bien comme remède.

J'établirai en quelques lignes la conclusion de tout ceci, à savoir que la nature humaine a des richesses, accumulées en elle, qui ne peuvent se développer librement si elles subissent l'effet d'une contrainte éducative et sociale trop forte. Ces richesses ou ces émotions ne sont nullement des tendances précises qui pourraient se réaliser, mais des nébuleuses de forces affectives, des aspirations contradictoires qui ne trouvent pas dans la vie de véritable échappatoire.

Celles-ci tendent à faire croire que la nature humaine est susceptible de plus de choses qu'elle n'en comporte à première vue (puisque le cerveau de l'homme est constitué de centaines de milliards de neurones et que le nombre de connexions possibles entre ces cellules est largement supérieur au nombre d'atomes présents dans l'Univers!), ou plutôt que les lois de la vie, par leur implacable nécessité, ont toujours étouffé chez l'homme ce qui ne concourt pas à son développement le plus immédiat et à son accroissement le plus grossier; c'est fait.

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LA FILIATION, RESPIRATION DE L'IDENTITE
LL15 - La filiation - Eric Bonvin / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Quelle tendre complicité que celle qui existe entre un père ou une mère à genoux échangeant gazouillis, lallations et grimaces enfantines et son petit enfant. Complicité qui apparaît grâce à de surprenantes contorsions de l'identité.

L'enfant ne demande à ses parents qu'à être les parents qu'ils sont. Et il sait être enfant afin d'apprendre à ses parents à être parents.

Le parent qui découvre son enfant avec émerveillement sans cesse renouvelé tente de lui apprendre à être enfant. Il redevient pour cela enfant lui-même en redécouvrant l'enfant qui est en lui-même... enfant qu'il a été... enfant qu'il aurait aimé être. Mais le parent doit aussi savoir être parent. Il l'apprend par l'enfant qu'il a, par les parents qu'aimerait avoir l'enfant en lui et par ses propres parents, ce qu'ils ont été, qu'il aurait aimé qu'ils aient été.

Chemin du parent qui permettra à son enfant de devenir le parent qu'il se découvrira être, qu'il aura voulu être, qu'il aurait voulu que son parent soit.

Passionnant chemin que celui de la filiation qui permet à l'identité de dépasser les limites biologiques rigides établies entre soma et germen. A la fois mélange permanent de générations en une même identité, et incessant va-et-vient, dans un mouvement de lemniscate1, entre ces trois temps que sont l'enfant que l'on amène au monde, celui qui est en soi, celui qu'on a été; le parent que notre enfant attend de nous, que l'on est, que l'on a eu ou que l'on aurait aimé avoir et le soi permanent qui marque les limites de l'individu que l'on est.

Respiration magique de la filiation qui permet de dépasser les limites de l'identité de l'individu tout en amenant la multiplicité des individus dans l'identité.

  1. filiation : Lien de parenté unissant l'enfant à son père (filiation paternelle) ou à sa mère (filiation maternelle). Littér. Lien de descendance directe entre les personnes qui sont issues les unes des autres.
  2. lemniscate : de lemniscus " ruban ", d'o. gr., à cause de la forme en 8 d'une des lemniscates .
  3. Courbe correspondant au lieu géométrique des points tels que le produit de leurs distances à deux points fixes est constant.

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J'AI CONNU LE VERTIGE
LL15 - Le vertige - Béatrice Corti / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Rêve nocturne: VERTIGE, "Je suis montée tellement haut, tout près du plafond, d'un immense bâtiment avec un escalier en spirales au centre. Je ressens parfaitement tout mon corps, et, à l'étage le plus haut, je continue encore en rampant, avec intrépidité, entre le plafond et la tranche d'un immense matelas qui est coincé entre le mur et une balustrade. Le plafond est comme ça terriblement bas, et , en cas de chute, je tomberais par dessus la balustrade qui est au même niveau. En rampant, en équilibre sur cette étroite bordure, j'arrive au mur d'angle. Impossible de continuer. D'ailleurs il n' y a plus d'appui. C'est alors que je réalise ma dangereuse position. Je n'ai même pas assez de place pour faire demi-tour. C'est un péril mortel. Alors, je réfléchis: il ne me reste qu'une seule issue, surtout si je vais mourir. Alors je m'entends dire, à haute voix, la prière de Notre Père, avec ferveur. Soudain, une force invisible et surnaturelle me fait refaire, sans aucune difficulté, le chemin en sens inverse, sur cette étroite bande au bord du vide. Je suis sauvée."

Anecdote: A Singapour, dans le Jardin Japonais (Seiwaen) je m'élançai, un jour de juillet, sans aucune prudence, en équilibre sur l'étroit muret de partage des eaux de l'étang aux lotus, en direction de l'île. J'ai connu le vertige.

Mais la mort par noyade ne m'a pas prise. Plus tard, c'est devenu un de mes lieux de pèlerinage favoris, oracle muet de crimes archaïques: le fil d'Ariane de mon identité passe aussi par là.

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LA LUCARNE DES REVES
LL15 - Lucarne des rêves - Anne Salem / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Les rêves nous donnent de nos nouvelles. Chaque nuit, ils nous livrent leur lot d'images et leur contingent d'histoires. C'est une plongée dans un monde étrange et pourtant familier.

Mes rêves ont de temps à autre pour décor une grande métropole imaginaire. Elle n'existe pas en réalité, mais réunit des villes que j'ai arpentées et ressemble, vue de loin, à un tableau de Max Ernst. C'est ma ville. Je m'y promène, m'y perds parfois. D'autres décors sont également récurrents: les maisons de mes grands-parents, le chalet de mon père. Je ne cherche pas à savoir ce que cela signifie. J'aime ces lieux, ils font partie de moi.

Je ne crois pas à la clé des songes. Les rêves ne sont pas verrouillés. Il faut simplement les accueillir et les écouter. Ils viennent d'un monde obscur et profond, mais ils sont faits de la couleur et de la forme de nos jours. Ils nous racontent ce que nous ne voulons ou ne pouvons pas voir, pas entendre, pas comprendre. Il arrive qu'ils fassent peur. Ils sont aussi un terreau fertile pour l'imagination.

Noter ses rêves est un exercice intéressant - peut-être pas tout à fait fiable -, mais qui demande un effort de volonté. Il n'est en effet pas toujours facile, au réveil, de se saisir d'un crayon, d'un papier, et de transcrire le contenu du rêve que l'on vient de faire. C'est cependant un bon moyen pour se souvenir des rêves, car plus on s'entraîne à les noter, mieux on s'en souvient.

Parfois je me réveille avec la seule sensation d'avoir rêvé, sans souvenir précis. Surgit un lambeau d'image ou l'impression floue d'une situation, rien de plus. J'ai beau creuser, rien ne vient. Tant pis. Il me reste quand même l'impression que ma nuit n'a pas été perdue. Quelque chose s'est passé qui reste inscrit en moi. Peut-être que dans la journée, une odeur, un bruit ou une rencontre feront surgir brusquement le rêve perdu.

D'autres fois, le rêve, très présent, s'effiloche au fur et à mesure que j'y pense. Un peu comme un nuage qui dessine dans le ciel une tête de lion, puis un saint Pierre furibond et qui finit par ressembler à plus rien du tout.

Le rêve est une soupape de sécurité. C'est aussi une nourriture nocturne. Et en plus c'est un spectacle dont nous sommes à la fois le scénariste, le metteur en scène et l'interprète de tous les personnages, même si nous leur mettons des masques connus. Fascinant, non?

Note de la Rédation:
A paraître bientôt, du même auteur :
" Voler selon "
recueil de courts textes poétiques, dans lequel figurent aussi vingt-quatre récits de rêve à l'état brut.
Ed. Le dé bleu / L'Age d'Homme, 1997.

"... Je suis fait d'un grand moi et d'un petit moi : ces messieurs sont presque toujours en guerre l'un contre l'autre; le plus souvent l'un est profondément antipathique à l'autre."

(Pirandello)

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LA FOI, CHEMIN DE L'IDENTITE?
LL15 - La foi - Jean Marmy / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Regard théologique sur la foi
Le mot foi recouvre des états d'âme extrêmement variés. Il est donc l'occasion d'ambiguïtés et d'incompréhensions. Essayons de clarifier. Théologiquement, et cela sur la base de la Révélation chrétienne, la foi est fondamentalement don de Dieu, libéralité de la part du Dieu Vivant explicitée en Jésus-Christ. Ce don est reçu lucidement et librement par l'homme. Il engage donc la liberté de l'homme: liberté d'entrer ou non en matière.

Un grand visionnaire, Maurice Zundel, appelait la foi lumière de la flamme d'amour. C' est l'acceptation de se laisser illuminer par le dedans. La foi n'est pas le domaine de l'irrationnel, elle n'est pas non plus démission de soi. La foi postule une relation à l'Autre.

La théologie classique, parlant de la foi, parle d'une force, qui traduit le mot latin virtus, vertu, à savoir un mouvement de l'être vers l'autre.

La foi est du domaine relationnel
Le JE est impliqué dans une quête, au sens fort du mot latin quérir, chercher. Le croyant n'est-il pas d'abord chercheur de Dieu? Et non un être bardé de certitudes, mais quelqu'un qui se risque dans une relation.

La foi a une dimension anthro-pologique. C' est l'engagement du JE que je suis radicalement.

Encore faut-il que mon être profond ne soit pas "aliéné", ce qui est le cas dans certaines formes de croyance: superstition, vision magique des choses ... Cette parodie de la foi tue l'identité de celui qui y adhère.

Relation et distance
La base de toute foi, qu'elle soit humaine, spirituelle, religieuse, est la conscience et la reconnaissance de soi, d'une originalité propre, personnelle. Comment en effet un homme pourrait-il croire, c'est-à-dire s'engager dans une démarche de confiance (en latin croire avec), croire en l'autre, s'il se sous-estime soi-même, ou s'il se nie?

Une relation s'établit dans la reconnaissance réciproque, qui prend en compte la distance entre les deux identités en présence. Le mot est lâché: identité.

Marc Oraison, en parlant de relation "distancielle", se plaisait à souligner que si l'une des deux identités concernée absorbe l'autre, par fusion, par possessivité, par non-reconnaissance, il n'y a plus de distance, d'altérité. De quelle qualité sont alors ces deux identités, l'une absorbante, l'autre absorbée? On ne peut plus parler de foi. Illustration, ex absurdo, que la foi, conçue avec justesse et dans la véracité, est chemin d'identité.

La foi
Pas de foi en l'autre sans foi en soi.

Pas de foi en Dieu, l'Autre par excellence, sans foi en l'autre.

C'est Marcel Légault qui le dit, et le développe magistralement.

"Si quelqu'un dit: <<j'aime Dieu>> et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur".

Si cette exhortation de l'apôtre Jean - 1ère épître, ch.4, v.9 - vieille de bientôt vingt siècles, avait été prise au sérieux, que de malentendus auraient été évités, au cours des siècles "chrétiens"!

D'autant plus que l'autre se rencontre au coeur de relations plurielles: la communauté et, pour les croyants, l'église.

Sans sombrer dans un concordisme périmé, on peut se réjouir de ce qu'aujourd'hui, en certains lieux, sciences humaines et foi religieuse se réapprivoisent. A condition, bien entendu, que ces deux approches de l'homme s'affirment chacune dans son originalité propre, et sans les caricatures que sont la superstition, la religiosité à fleur de peau, l'orgueil intellectuel.

La foi comme acte libre: un chemin d'espérance dans la conquête de l'identité.

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UNE LEGENDE HINDOUE
Il y a bien longtemps, raconte une légende hindoue, tous les hommes étaient des dieux. Comme ils abusèrent démesurément de leur divinité, Brahma, le maître des dieux, fut contraint de leur reprendre le pouvoir divin et il résolut de le cacher là où les hommes ne parviendraient pas à le retrouver. Brahma convoqua les autres dieux pour débattre du choix de la cachette. "Enterrons la divinité de l'homme dans la terre!", proposèrent certains, tandis que d'autres disaient: "Enfouissons-la au plus profond des océans!" Brahma n'était pas convaincu: l'homme creuserait la terre, explorerait les océans et un jour il parviendrait à récupérer sa divinité.

Les dieux restaient sans solution au problème, alors Brahma proposa: "Nous cacherons la divinité de l'homme au plus profond de lui-même, car c'est l'unique endroit où il ne songera jamais à aller la chercher."

(Tiré de Florence Bacchetta: "La vie, une aventure dont tu es le héros". Qui suis-je? Ed. La Joie de lire, 1994).

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IDENTITE ET PSYCHOTHERAPIE
LL15 - Identité et psycho - Joséphine Balken / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

"Je n'ai cessé d'être un cheminant. Ma vie a été et continue d'être une vie mouvante, errante, en méandres, poussée par mes aspiration multiples et antagonistes. J'ai obéi avec continuité à mes démons, mais événements et hasards ont apporté des discontinuités, me transportant où je ne savais devoir aller... C'est le chemin, non que je m'étais tracé, mais qu'a tracé mon cheminement: Caminante, no hay camino, camino se hace al andar." (E.Morin, Mes démons, Stock, 1994, p. 235)

Nous pouvons définir la psychothérapie comme la possibilité de libérer les forces d'adaptation à l'environnement, inhibées ou bloquées pour différents motifs, à certains moments du développement de la personne.

L'adaptation implique le maintien de la vie par la congruence possible entre l'organisme (en l'occurrence la personne) et son environnement: l'organisme doit sauvegarder son fonctionnement comme entité autonome, ce qui implique en quelque sorte son individualité, voire son identité, et en même temps il est modifié par l'interaction constante avec son environnement qui est lui aussi influencé par cet organisme. Comme on peut facilement le constater, le grand problème, et on peut dire aussi, la grande difficulté de l'écosystème vivant, consiste justement dans l'existence de cette force vitale qui construit et maintient l'autonomie de l'organisme, et qui est en même temps modifiée par son environnement.

Comment comprendre alors la notion d'identité? Elle doit se confondre avec la notion d'autonomie structurale et fonctionnelle du système. Ainsi nous pourrons comprendre que l'identité personnelle est tout ce qui rend possible le fonctionnement de cet organisme comme une entité à part entière, ce qui suppose des processus de régénération et d'intégration des relations fonctionnelles des parties entre elles pour converger vers cette unité. En d'autres mots, nous pouvons concevoir l'identité comme une caractéristique implicite de la capacité dauto-organisation de la matière vivante, comme une "structure émergente", réunificatrice d'une dispersion, comme un ordre qui surgit à travers les fluctuations. Il est vrai que l'autonomie d'un organisme va de pair avec le développement de son identité: en tout cas c'est ce que l'on observe dans le développement de l'enfant: au fur et à mesure que ses capacités structurales et fonctionnelles mûrissent, son sentiment d'identité se développe .

Dans la théorie du chaos, décrivant le comportement de structures essentiellement instables, apparemment imprévisibles on découvre des "attracteurs" qui sont des points ou zones vers lesquelles convergent à un certain moment certaines fonctions. Ceci nous mène au problème des identités partielles, ou même multiples telles qu'on peut les observer parfois dans la normalité et dans la pathologie. Les constructivistes parlent des "histoires" différentes, et par ce fait intègrent la notion temporelle si importante dans le concept d'identité. En effet, c'est l'histoire, qu'on peut aussi appeler évolution personnelle, qui peut être assimilée à l'identité. On sait qu'un amnésique, qui perd son histoire, perd totalement la conscience de son identité. "Différents Moi (selves) apparaissent dans différents contextes, et aucun Moi (self) n'est plus vrai qu'un autre..." Et même s'il y a des Moi préférés. Il ne s'agit en aucun cas d'un Moi plus essentiel ou plus vrai, disent Freedman et Combs (1). On peut dire, en élaborant l'idée du poète, que l'identité constitue la forme ou le design (le pattern) des empreintes, des traces des événements vécus historiquement et c'est l'espace qui relie ces traces. Une personne a plusieurs récits: l'histoire sociale, culturelle, familiale, sexuelle, scolaire, professionnelle... L'identité est donc une quête constante, comme celle du Graal, jamais atteinte parce que toujours en remaniement, en transformation, qui véhicule une histoire se développant dans le présent vers le futur (vie).

On peut mieux comprendre alors ce que signifie un processus thérapeutique: il s'agit d'établir un mode relationnel d'interactions, de telle manière que les fonctions interactives et restructurantes du patient soient stimulées au maximum. Le système thérapeutique s'inscrit dans un processus de changement, du fait même de l'interaction intense qui va s'y dérouler. Et il faut dire qu'une de ses caractéristiques essentielles est cette possibilité d'interaction, surtout émotionnelle, des participants, mais dans un climat sécurisant de confiance et de protection, indispensable à tout développement.

Ce changement s'inscrit nécessairement dans la possibilité de congruence avec les fluctuations de l'interaction dans le contexte thérapeutique: on construit ensemble un récit nouveau, différent, qui va alors modifier des récits déjà existants de la personne.

On peut comprendre que le patient vient en thérapie avec la croyance plus ou moins ferme en une seule "histoire", à laquelle il tient fortement, comme nous tenons tous à nos croyances. Ceci peut expliquer la difficulté d'envisager une possibilité de changement pouvant signifier pour lui une perte d'identité, alors qu'il s'agit de lui montrer qu'il a en lui une diversité de choix possibles, et que cela fait partie de son identité.

J'aime une image qui s'est formée en moi au cours de mon travail de psychothérapeute: le patient vient avec l'idée d'un "spot", rigide, qu'il ne peut bouger: ce qui entrave sa possibilité d'"illuminer" d'autres parties ou recoins de son histoire personnelle. Le processus thérapeutique lui permettra seulement de reconnaître qu'il possède la capacité de mobiliser et de bouger ce "spot", en illuminant d'autres aspects de sa vie intérieure, qui reste bien la sienne. Cela est possible à travers la construction ou la restitution de la confiance en soi (sécurité de base et protection).

Dans ce sens, on peut dire que le thérapeute est l'élément de l'écosystème, conscient des processus impliqués dans le but thérapeutique, qui forme, unifie, car il stimule en quelque sorte des fluctuations de récit qui permettront l'élaboration d'autres modalités existentielles possibles plus congruentes avec l'environnement de la personne. Il y a toujours possibilité d'autres histoires, d'autres récits: "les histoires peuvent avoir une fin, mais elles ne sont jamais terminées... les histoires deviennent transformatives seulement dans leur agissements ( dans leur langage) (2).

(1) et (2) J.Freedman et G. Combs: "Narrative Therapy", Norton, New York, 1996.

Voyageur, tes traces sont
Le chemin, et rien de plus;
Voyageur, il n' y a pas de chemin:
Le chemin se fait en marchant.
En marchant se fait le chemin
Et quand on porte le regard en arrière
On voit le sentier que jamais plus
L'on ne reprendra.
Voyageur, il n'y a pas de chemin,
Sinon sillages sur la mer.

(Poème de Antonio Machado, Traduit de l'espagnol par le poète Pierre-Alain Tâche)

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VOYAGER: VERS QUELLE IDENTITE?
LL15 - Voyager - François Leresche / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Mes retours de voyage ne provoquent généralement qu'une brève série de questions et de réponses que je résume (sans rire et même un peu triste) ainsi:

- Comment était ton voyage?
- Hum, écoute, par quoi commencer?... (silence)
- Tu as eu le beau au moins?
- Oui, oui, ça, souvent, mais tu sais ce n'est pas ...
Interruption intempestive par l'interlocuteur:
- Tu as eu de la chance, parce qu'ici, il a plu presque tous les jours!
Et on se met à parler de la pluie et du beau temps, en Suisse. Ouf!

De quoi voulait-on parler? De voyage? C'est vrai qu'on peut lire dans nos yeux délavés les rencontres, les espaces infinis, les hautes cimes et le sable fin, mais on a le coeur mou et l'âme vague. On devrait évoquer ces plages dorées, ces déserts chatoyants et ces foules exotiques. Mais on ne peut pas, rien n'y fait, on est ailleurs, il y a autre chose...

Le voyage dont je parle est un acte de rupture, souvent radicale. Rien à voir avec le tourisme, avec le voyage d'agrément donc! On a tout laissé derrière soi, même si on emporte photos et mots doux que l'on sort d'une vieille enveloppe à chaque étape.

Même si quotidiennement on se surprend, la gorge serrée et les yeux noyés par le regret, et il y a dans ce voyage-là un non-retour qui provoque des bouleversements intérieurs d'une violence inouïe.

Les motivations? Elles sont aussi diverses que multiples: on part pour oublier ou pour trouver on ne sait quoi, on part par curiosité, par soif de connaître, on part pour voir le grand monde avec toutes ses excentricités, ses charmes et ses horreurs, on part de chagrin ou rempli d'espoir, on part pour ne pas se faire appeler Médor (Nicolas Bouvier), on part sans même savoir pourquoi, simplement parce qu'il le faut. Derrière ces motifs, innocents ou non, il y a une rupture et celle-ci va marquer le voyageur durant tout son périple, et après, longtemps encore.

On voyage pour que les choses se produisent et qu'elles changent. Sans cela, il vaut mieux rester chez soi. Mais on ne part pas avec une quelconque volonté de rechercher sa propre identité. On part, un point c'est tout, parce que ça ne va pas autrement. Et on se met à l'épreuve du voyage. On croit qu'on va faire un voyage et c'est le voyage qui nous fait. Et on rentre rincé, lessivé, essoré, il ne reste pas grand-chose de ce qu'on avait emporté au départ, et il nous faudra des mois, des années pour tenter de comprendre ce qui s'était passé, pour affronter chaque matin le détail qui nous dit: voilà en quoi tout a changé, voilà pourquoi rien n'est plus pareil.

Que faire alors au retour et comment répondre aux questions posées? Puisqu'il nous faudra encore si longtemps pour étayer un tant soit peu notre nouvelle identité! On a quitté un monde connu pour naviguer sur des mers d'incertitudes. Au bout du compte, on croit avoir secoué son ballast, s'être rafraîchi la tête, mais on est plus nu que jamais.

C'est peut-être le destin du voyageur. Le voyage l'a rudoyé et a détruit ses mondes, mais il ne lui a pas appris à en bâtir d'autres. Alors seulement commence le travail de reconstruction, car "ce n'est que lors du grand réveil, qu'on sait que tout n'a été qu'un grand rêve". (Chuang Tseu)

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RENCONTRE AU SOMMET
LL15 - Rencontre - Michèle Gamba / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Lorsque dans mon entourage une personne en difficulté fait appel à moi, je me sens portée vers elle dans un grand élan de compassion.

Que fais-je alors?

J'écoute avec attention les mots prononcés, j'observe le frémissement des lèvres qui précède le mot lourd de sens; je laisse passer les silences; j'enregistre le rythme de la voix; je repère le sens du discours et le restitue sous une forme qui lui confère un éclairage différent; je raconte des histoires "qui sont arrivées à d'autres dans la même situation".

Comment vais-je m'y prendre pour me mettre dans cet état d'écoute active chaque fois qu'une personne en difficulté fait appel à moi dans mon entourage?

Je mets en veilleuse mes valeurs et mes croyances pour mieux entendre et comprendre le sens des mots prononcés, je fais confiance à mes capacités d'observation, d'écoute et d'analyse.

Qu'est-ce qui peut bien me pousser à déployer mes capacités et ma disponibilité afin de restituer ce que j'entends et de donner une perspective nouvelle aux propos de cette personne?

Ma famille n'a plus besoin de mon attention constante, je me sens donc portée par l'envie d'assumer ma part de responsabilité collective. J'aime aider l'autre, cela me donne le sentiment d'être utile. Avec la conviction qui est la mienne, que nous possédons ce qu'il faut pour résoudre nos problèmes, j'aime aider l'autre à retrouver ses propres ressources et à faire l'expérience de ce qui en découle.

Pratiqué avec éthique et respect de l'autre, je crois que la dynamique d'aide est interactive et provoque un effet boule de neige: je suis aidée, je transmets et j'aide, ils reçoivent de l'aide, transmettent, aident ...

Alors qui suis-je, moi qui veut assumer ma part de responsabilité collective, qui retire de la joie à aider les autres, qui mets en oeuvre mes capacités ?

Je vois un phare projeter sa lumière; il éclaire ceux qui sont momentanément égarés. Avec ses fondations encrées dans la roche il se dresse, solide et bienveillant, au bord de la mer dont il a appris à connaître les humeurs. Immuable, il puise sa force tranquille dans les éléments qui autour de lui se déchaînent.

Dans quel contexte plus large s' inscrit son rôle avec son rayonnement?

J'en imagine une multitude ... Chacun favorise l'éclosion d'une kyrielle de phares nouveaux. La somme des lumières projette ses rayons de plus en plus loin et tout ce qui se trouve à portée de rayon s'embrase, devient phare à son tour...

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UN DES CHEMINS PASSE PAR LE QIGONG
LL15 - Qigong - Véronique Terrier / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

En chacun de nous une voix appelle, en quête de sens, du monde ou de sa nature profonde. Parmi ceux qui cherchent à répondre, certains ont choisi le qigong, entre autres chemins. Pourquoi pas ? Il s'agit d'une méthode naturelle qui a fait ses preuves pendant des millénaires.

La tradition chinoise considère l'univers comme un tout baigné d'une même énergie fondamentale, qui se manifeste sous des formes différentes, subtiles ou concrètes, et l'homme est une composante de cet univers, solidaire de ce tout. La médecine traditionnelle chinoise, dont le qigong fait partie, estime que tout désordre ou maladie trouve son origine dans une mauvaise circulation, ou dans un déficit d'une ou des énergies primordiales qui constituent notre être; au contraire, la bonne santé, la longévité et l'accomplissement de soi s'obtiendront par le renforcement et une meilleure canalisation des énergies, but du qigong.

Par la pratique du qigong, le corps se régénère, mais déjà à ce stade, par le travail d'enracinement et de développement de l'énergie vitale, une transformation automatique d'énergie vitale en énergie spirituelle s'opère et peu à peu l'espace intérieur s'éclaircit et s'apaise, la confiance s'installe dans les profondeurs de notre être. Nous nous sentons à la fois mieux centrés et plus ouverts, sensibles.

La pratique développe progressivement l'impression d'une certaine forme de perméabilité du corps, de transparence. On est invité non seulement à ressentir la nature à travers la sensation de bien-être que nous connaissons tous à son contact, mais encore à ressentir son énergie. Pour la tradition chinoise cette énergie existe de façon quasi matérielle, que ce soit l'énergie d'un lieu, d'une montagne, d'un arbre, de la mer, du ciel, ou de l'être humain lui-même. En se concentrant sur l'énergie de la nature, les exercices développent la capacité d'échanger avec l'environnement, d'inspirer et d'absorber l'énergie nouvelle de l'extérieur, d'expirer en laissant sortir l'énergie usée.

C'est comme si on développait la capacité d'être en contact avec la nature essentielle d'un arbre, d'une rivière, du ciel, voire avec l'univers, pour s'en nourrir et se régénérer.

Au début l'expérience de l'énergie se limite à la durée de l'exercice et aux heures qui suivent. Avec le temps nous réalisons que notre rapport aux autres, au monde, se nourrit et s'enrichit dans un échange plus intense et plus subtil; les différentes strates qui nous composent s'intègrent de mieux en mieux, nous constatons que notre structure mentale, nos émotions et notre corps se nourrissent mutuellement, s'harmonisent. La nature de notre personnalité ne va pas changer, mais elle va s'unir plus étroitement au flot dynamique de la vie, jusqu'à s'y fondre, amoureusement peut-être.

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L'AVENTURE EST UN ETAT D'ESPRIT
LL15 - L'aventure - Bertrand Piccard / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Lorsque nous parlons d'aventure et de sports à risques, nous avons souvent tendance à confondre les deux aspects, spectaculaire et extra-ordinaire. Laissons le côté spectaculaire pour sponsors et média et concentrons-nous sur le côté extraordinaire. Que nous en soyons conscients ou non, toute notre éducation, tout le fonctionnement de notre société entretient en nous une peur de l'inconnu, du doute, du mystère. Nous entendons parfois dire que la Nature a horreur du vide, mais c'est l'être humain qui l'a en horreur, au point de vouloir combler toute interrogation par de nombreuses théories, toute incertitude par des statistiques, pour ériger ensuite les explications en certitudes.

Bardés de préjugés, nous sommes certes plus savants, nous connaissons parfois beaucoup de réponses, mais nous en avons souvent oublié les questions!

Il est donc normal que notre société voie éclore un nombre important de sports dits "à risque", comme une réaction à une routine rassurante dans laquelle nous avons tendance à nous endormir. Ces activités, qu'elles soient aériennes, terrestres ou aquatiques, ont un certain nombre de points communs: elles sont avant tout cénesthésiques, procurant des sensations physiques du corps dans l'espace, elles impliquent un mouvement (glisser, voler) et un dépaysement (découverte d'un autre élément); elles forcent ainsi "l'aventurier" à sortir des repères de sa vie habituelle, loin de toutes ses certitudes pour se confronter à l'inconnu dans des situations souvent nouvelles où l'improvisation et l'intuition tiennent un rôle primordial.

La caractéristique de l'aventure en devient une disponibilité totale à l'instant présent. Il s'agit de rester attentif, vigilant, à tous les imprévus possibles. Puisque tout peut arriver, il est indispensable de rester totalement ouvert et réceptif à n'importe quelle éventualité, en augmentant son niveau de vigilance, son niveau de conscience de soi-même dans l'instant. La plupart des "sports extrêmes" deviennent ainsi des moments privilégiés de rencontre avec soi-même. Non pas dans le sens d'une recherche théorique d'identité, mais d'une sensation tangible d'être en train d'exister dans la plénitude de ses ressources intérieures.

Il y a bien sûr le danger d'aller trop loin dans la griserie et de déboucher sur un comportement toxico-maniaque où le sportif se réfugie dans des sensations fortes pour fuir un quotidien qu'il ne supporte plus. Il y a aussi le flirt malsain avec la mort, que l'anthropologue David Le Breton a étudié sous le nom de comportement ordalique. Ces excès ne doivent pourtant pas faire oublier que l'aventure, sorte de laboratoire psychologique, permet de se découvrir hors de tout repère habituel, face à l'inconnu qui retrouve alors sa valeur de stimulation.

Le côté spectaculaire de la plupart de ces activités, abondamment mis en exergue dans les médias, tend à faire oublier que les sports extrêmes n'ont pas le monopole de l'aventure. Un artiste, qui abandonne tous ses repères pour retrouver l'inconnu d'une partition vierge ou d'une toile blanche, vit un authentique processus d'aventure et créera plus facilement un chef-d'oeuvre que celui qui essayera de créer une oeuvre en ressassant ses connaissances apprises.

En fin de compte, la vie nous offre un nombre incalculable d'occasions de sortir de nos repères, de nous sentir exister au travers de situations imprévues, en nous confrontant à l'inconnu et au doute. Mais de ces occasions, nous ne retenons le plus souvent que les catastrophes, crises, accidents ou maladies et nous les laissons trop souvent nous faire oublier tout ce qu'elles peuvent nous permettre d'apprendre. Nous ne pouvons pas éviter les difficultés de l'existence, comme nous ne pouvons pas éviter, malgré tous nos efforts, d'être confrontés à l'inconnu. Mais nous pouvons vivre toute notre vie comme une grande aventure, en recherchant à acquérir la conscience de ce qui guide nos pas. Et à travers cette simple question sans réponse il devient possible de nous sentir exister et donc, en quelque sorte, de sentir qui nous sommes.

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LA POINTE DE L'ICEBERG
LL15 - L'iceberg - Anne Spagnoli / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1997

Le compagnon de Claire souffrait d'une maladie psychique. Elle y faisait rarement allusion, et seulement à mots couverts et cauteleux, à tel point que je mis quelque temps à comprendre l'importance démesurée qu'avaient pris pour elle les troubles de Jean. Constamment en éveil, elle le guettait anxieusement, à l'affût des signes imperceptibles qui pouvaient lui indiquer qu'il "n'allait pas bien"; elle ne pouvait se consacrer à une activité, faire un projet ou nouer des relations avec autrui sans se sentir coupable, comme d'un abandon ou d'une trahison. Supportant mal ces multiples contraintes qu'elle s'imposait, elle finissait d'ailleurs par en vouloir à Jean, ce qui augmentait encore son sentiment de culpabilité...

Cette maladie était devenue une sorte de présence maléfique qui avait envahi toute sa vie, figeant sur son passage les tentatives désespérées et maladroites qu'elle esquissait pour se dégager de ce cercle vicieux.

Pourtant, une dizaine d'années plus tard, au terme d'un long travail intérieur et d'une psychothérapie, mon amie a pu réduire la place prise par cet être maléfique et reprendre le fil de sa vie.

Par la suite, elle m'a longuement parlé de son expérience, ce qui m'a permis d'avoir un aperçu de ce qu'elle avait vécu.

Lorsque les troubles de Jean s'étaient manifestés pour la première fois, cela avait bouleversé toute la vie de Claire, brouillant ses points de repère. Il lui a fallu du temps pour admettre que malgré les périodes de stabilisation de la maladie, son conjoint ne serait plus jamais "comme avant", et qu'il allait falloir réaménager sa vie, ses projets, pour tenir compte de cette nouvelle donnée.

Plus tard, à mesure qu'elle se familiarisait avec les différents aspects de la maladie de son compagnon, elle a été amenée à porter un autre regard sur son propre comportement, sur sa manière de réagir et de s'exprimer.

Par exemple, elle observa que Jean avait des difficultés à saisir certains aspects implicites de ce qui se passe entre les personnes, et elle s‘habitua à dire clairement et explicitement ses sentiments et ses émotions, pour éviter qu'il ne se mette à les interpréter.

Pour déceler les signes annonciateurs d'une rechute elle développa et affina ses capacités d'observation et d'écoute et apprit à faire davantage confiance à ses intuitions.

Pour ne pas se laisser constamment déstabiliser par l'imprévisibilité et les sautes d'humeur de Jean, pour éviter de se sentir tour à tour envahie et rejetée par son compagnon, Claire dut apprendre à établir ses propres limites, à ajuster la distance qui lui était nécessaire.

Elle essaya de trouver un sens au délire et aux hallucinations occasionnels de Jean. Cette recherche ne lui permit pas d'aboutir à des certitudes, mais elle lui donna en tout cas une idée de la complexité des stratégies que peut élaborer l'être humain pour gérer ses difficultés, modifiant au passage le regard qu'elle portait sur le comportement d'autrui et sur le sien propre.

Elle entrevit que les symptômes les plus visibles des troubles psychiques de Jean n'étaient que la pointe de l'iceberg. Qu'y avait-il donc sous la surface? Après quelques tâtonnements, elle dût admettre qu'elle n'était pas en mesure d'accéder à ce monde sans perdre pied, mais ces tentatives lui donnèrent la mesure de ses propres forces et faiblesses.

La confrontation quotidienne avec la souffrance et les doutes existentiels de Jean l'obligeait à remettre constamment en question ses propres certitudes, ce qui lui permit, paradoxalement, de découvrir tout au fond d'elle des points de repère insoupçonnés. De même, le pessimisme et le découragement de son compagnon poussaient Claire, par réaction, à chercher des raisons d'espérer.

Malgré sa souffrance et ses égarements, Jean réussissait à déployer ses qualités humaines: même au milieu du déchaînement de symptômes spectaculaires il pouvait manifester du souci pour autrui, une conscience scrupuleuse et une rare sensibilité. Tout cela rappelait quotidiennement à Claire les étonnantes ressources du psychisme humain, et lui redonnait par un curieux détour, confiance en elle-même.

Cette épreuve a profondément modifié la vie de Claire, et lui a laissé des cicatrices profondes. Cependant, avec le recul, je suis convaincue qu'elle lui a finalement permis de devenir...elle-même.

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