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Fondation Ling
MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 19/avril 1999

 

DOSSIER INTEGRATION DES SOINS
LL19 - Edito - Eric Bonvin, membre du conseil de la Fondation

INTÉGRATION DES MODÈLES OU INTÉGRATION DES PERSONNES ?
Interview du Professeur Christian Müller par le Dr Eric Bonvin

LA MÉDECINE DÉRACINÉE
Dr Gustavo BASTERRECHEA, médecin-adjoint, psychiatre, Hôpital de Malévoz, Monthey

TRADITION PSYCHIATRIQUE ET INTÉGRATION DES SOINS ?
Eric Bonvin, médecin, membre du Conseil de Fondation

LE SYNDROME DU SOIGNANT SOLIPSISTE (SS-SYNDROME)
Dr Gérard Salem

MÉDECINE DU FUTUR OU FUTUR DE LA MÉDECINE ?
Dr Klaus Hilscher

ENTRE LA FOI ET LA SUFFISANCE
Dr Jean Morier-Genoud

Réflexion sur le séminaire "du Pendule au Scanner"
MARIAGE D'AMOUR OU MARIAGE DE RAISON ?
Roger Schaefer, physiothérapeute

DEVOIR D'ÉTAT NON TENU
Gérald Béroud, SinOptic - Services et études du monde chinois

LE BARON DE MÜNCHHAUSEN ET LE «SELF HELP»
Gérard Sagié


DOSSIER INTEGRATION DES SOINS
LL19 - Edito - Eric Bonvin, membre du conseil de la Fondation / © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

De même que de la pierre morte
jaillit le feu vivant,
de même l'esprit vivant
doit naître de la technique morte.
Rudolf Steiner

Partant des objectifs fixés par sa charte constitutive, la Fondation Ling poursuit sa réflexion sur la santé et les soins. Après avoir identifié et comparé les différents savoirs et savoir-faire susceptibles de nous éclairer là où la médecine moderne s'avère peu efficace ou insuffisante, la Fondation tente maintenant de répondre aux problèmes qui se posent dans ces domaines au moyen de nouvelles stratégies de soins. Il s'agit pour elle de rétablir une définition concrète des soins et de la santé qui ne fragmente plus la personne humaine et de s'engager pleinement dans une réflexion citoyenne, en osant y intégrer avec discernement les savoirs traditionnels et académiques. Les deux précédents numéros de La Lettre ont ouvert ce débat. La Lettre n°17 en discutant le choix entre médecine pour la médecine pour la médecine ou médecine pour la santé? Puis, dans La Lettre n°18, en revendiquant une éthique du lien pour Soigner en reliant. Cette réflexion se poursuit maintenant, d'une part dans notre cycle de conférences intitulé "Quelle santé pour l'an 2'000 ?" et, d'autre part, dans ce nouveau numéro de La Lettre qui aborde la question de l'intégration de modèles de soins différents dans la pratique clinique. Cette question nous semble non seulement primordiale mais aussi d'actualité. En effet, l'Office Fédéral de la Santé Publique a décidé d'introduire l'homéopathie, la médecine anthroposophique, la médecine traditionnelle chinoise, la phytothérapie et la neuralthérapie dans sa définition des soins de base qui bénéficient d'un remboursement par l'assurance maladie obligatoire dès le mois de juillet de cette année. C'est ainsi que surgissent, dans l'échiquier médical de nouveaux acteurs porteurs de valeurs et de modèles différents de l'orthodoxie en place depuis de nombreuses décennies. Ce nouveau statut d'officialité légitimera le droit des patients à revendiquer et à obtenir des soins de base avec ces approches et renverra le réseau de soins à la responsabilité d'intégrer et de fournir de telles prestations. La médecine se voit donc ainsi assignée la tâche d'intégrer des modèles qu'elle a jusqu'à présent considérés comme totalement étrangers, voire qu'elle a longtemps rejetés. L'intégration de ces modèles médicaux aura, en retour, une indéniable influence sur le système médical qui doit les intégrer. Mais comment peut se réaliser une telle intégration ? Comment la comprendre et la gérer ? Bien que ces questions d'actualité ne datent pourtant pas d'aujourd'hui - Paracelse, par exemple, se les posait déjà, il y a plusieurs siècle de cela dans son "Traité des médecins errants" - les enjeux nous semblent de taille pour tous les acteurs des soins, soignés et soignants.

Des intervenants de grande qualité ont pris leur plume pour vous faire part de leurs réflexions sur le sujet de l'intégration des soins. Réflexions avisées autant que pertinentes puisqu'issues d'une pratique et d'un savoir-faire certains dans ce domaine. Comme nous allons le voir, le champ de la psychiatrie1 nous permet un éclairage intéressant sur ce sujet puisque cette discipline a, depuis ses origines, une longue tradition intégrative. Ce que nous confirme aussi l'illustre psychiatre qu'est le Professeur Christian Müller que nous sommes allés interviewer sur ce sujet et qui nous apporte une leçon magistrale d'éthique du soin et de l'intégration... de la personne plutôt que des systèmes ! En effet, replacer la personne soignée et soignante au cœur du système de soins, apparaît comme une revendication de plus en plus insistante. Revendication qui pousse à une nécessaire humilité comme nous le fait comprendre le Dr Gérard Salem à travers les quelques illustrations qui mettent en scène les aléas d'une pensée univoque. Humilité et ouverture qui permettent même de ressortir enrichi de la confrontation aux médecines alternative, comme en témoigne la subtile réflexion du Dr Gustavo Basterrechea. Médecine confrontée aussi au terrain, à la pratique générale des soins, amenant les franches prises de position d'hommes d'expérience tels que le Dr Klaus Hilscher ou le Dr Jean Morier-Genoud qui nous disent avec force leur désir d'ouverture. Ouverture à l'intégration, à l'utopie de ce pétillant dialogue que nous propose Roger Schaefer, entre le soignant Yin et le soignant Yang... tout un programme à intégrer !

1Nous profitons d'annoncer et de saluer la leçon inaugurale que donnera le Professeur François Borgeat, entre autres sur ce thème, le 6 mai 1999 à 18:15 à la Faculté de Médecine de Lausanne.

INTÉGRATION DES MODÈLES OU INTÉGRATION DES PERSONNES?
Interview du Professeur Christian Müller par le Dr Eric Bonvin
LL19 © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

Dr E. B.
Depuis presque deux siècles, la psychiatrie et le champ des psychothérapies ont été traversés par un nombre considérable de modèles aussi différents que, souvent, divergents. Le pluralisme des méthodes semble être une constante dans ce domaine, mais pouvons-nous dire que ce pluralisme ait donné lieu à une réelle expérience de l’intégration de plusieurs modèles dans la pratique de la psychiatrie ?
Prof. C.M.
Je ne sais pas. A l’époque où j’ai commencé la psychiatrie, il y avait une forte polarisation. D’un côté, les psychopharmacologues qui disaient que tout est question d’anatomie, de physiologie du cerveau et que la psychothérapie n’est que du bavardage. De l’autre, ceux qui disaient au contraire que toute cette dimension psychopharmacologique n’est rien, allant même jusqu’à prétendre qu’une personne qui veut faire une psychothérapie ne doit pas utiliser de médicament. Cela, je l’ai encore vécu mais je crois que cela n’existe plus et que personne n’oserait plus prendre une position aussi unilatérale.
Dr E. B.
Dans la préface de son Traité médico-philosophique sur l’aliénation mentale et la manie, Philippe Pinel évoquait tout l’héritage qu’il devait aux concierges, guérisseurs et infirmiers qui étaient dans les asiles. Il disait avoir appris beaucoup de ces personnes laïques en raison de leur expérience de proximité des malades. Qu’en pensez-vous ?
Prof. C.M.
Ce fameux geste de Pinel, libérant soi-disant les malades des chaînes, nous savons maintenant que c’était en réalité Poussin, son infirmier-chef, qui l’avait fait. C’est le fils de Pinel qui, plus tard, crée le mythe du grand geste libérateur de son père. Il est vrai aussi que Pinel a débuté chez Belhomme qui, pourtant menuisier de métier, avait fondé une espèce de petit hôpital psychiatrique ou de centre de placement familial à la rue Charonne à Paris. Belhomme s’était rendu compte qu’il avait besoin d’un médecin et il y avait justement là un jeune médecin sans travail qui venait de la Provence et qui avait besoin de sous : c’était Philippe Pinel. Il a ainsi été engagé et c’est là qu’il a fait ses premières expériences avec les malades mentaux. Pinel a, en effet, toujours souligné le fait qu’il devait beaucoup à des laïques.
Dr E. B.
Peut-on aller jusqu’à dire que cette dynamique intégrative est un trait constitutif de la psychiatrie ?
Prof. C.M.
Cette question nous ramène automatiquement à l’histoire et je pense effectivement que cette tentative séculaire d’intégrer différentes choses est un fait qui sépare un peu la psychiatrie du reste de la médecine. Par exemple, au cours de l’histoire de la psychiatrie allemande - assez dominante au siècle passé - on a évoqué deux pôles, celui des somaticiens et celui des psychodynamiciens. Mais en réalité, cela n’est pas tout à fait exact car les grands représentants de ces catégories pouvaient tout aussi bien adopter une position opposée. Griesinger affirmait par exemple : «La maladie mentale, c’est une maladie du cerveau». Mais en même temps il parlait du moi, et parlait de choses qui laissaient déjà supposer le début de la notion d’inconscient, etc. D’autre part, un psychodynamicien, comme par exemple Heinroth, disait que c’est un problème d’émotion, face à la culpabilité, au pêché et à ce genre de choses, et que le cerveau n’y joue pas de rôle significatif. Mais il préconisait tout de même aussi l’emploi de produits pharmacologiques, voire même l’usage de cette centrifugeuse dans laquelle les malades étaient mis en rotation afin de les faire vomir... En d’autres termes, des moyens d’action tout à fait biologiques appliquant donc ainsi toujours une sorte de mélange des différentes choses.
Dr E. B.
Votre expérience de la direction et de la gestion d’une institution de soins psychiatriques1 faisant recours à différents modèles de soins vous permet-elle de parler d’un savoir-faire ou d’un savoir-pratique de l’intégration des soins, à l’image d’une sorte de méta-savoir-faire ?
Prof. C.M.
Tout au long de mon activité, je me suis tenu à une vision assez simple à ce sujet qui consistait à réfléchir sur ce qu’il faut faire pour qu’un jeune assistant apprenne bien son métier. Qu’est-ce qu’un bon psychiatre et comment faire en sorte qu’il le devienne ? Dès lors, naturellement, beaucoup d’éléments d’intégration, c’est-à-dire les différents modèles existants, me sont apparus comme nécessaires. Si nous voulions être un peu critiques, nous pouvions qualifier cette démarche d’éclectisme. Pour ma part, j’ai accepté d’être éclectique. En considérant la tâche du futur praticien en psychiatrie, je considérais cet éclectisme même comme une nécessité. Il était évident pour moi, qu’il devait pouvoir accéder à une large palette de connaissances et de compétences tant psychopharmacologiques, psychologiques que sociologiques, etc. C’est ce que j’ai tenté de réaliser tant dans mon enseignement que dans la façon dont je dirigeais l’hôpital1 dont j’avais la responsabilité.
Dr E. B.
En Suisse, les institutions médicales vont être confrontées à cette nouvelle loi qui inclut, tout au moins durant cinq ans, cinq modèles médicaux alternatifs dans les soins de base pris en charge par l’assurance maladie. Comment pouvons-nous envisager cette intégration, suffit-il simplement de faire une juxtaposition des modèles ou faut-il suivre une certaine philosophie de l’intégration ?
Prof. C.M.
Je crois qu’interviennent là différents éléments : l’attitude, l’opinion, le savoir et la compétence de l’enseignant et puis d’autre part les désirs, les idées, les hypothèses de l’enseigné. Ceux-là ne correspondent pas toujours les uns aux autres mais il faut en tenir compte. Si quelqu’un me dit : «Je suis persuadé que pour la pratique psychiatrique et pour l’avenir de la psychiatrie, il faut intégrer l’anthroposophie», c’est son droit. Alors il faut qu’il cherche sa voie dans ce sens-là. L’enseignant responsable d’un programme de formation se trouve devant un certain choix à faire et c’est sa liberté de choisir les modèles qui lui conviennent. C’est du reste comme ça que j’ai aussi compris mon rôle. J’ai choisi les modèles qui me semblaient convaincants et les autres, moins convaincants, je les ai laissés de côté. Pour ma part, durant mon activité, j’avais naturellement des préférences. Je ne voulais pas absolument tout intégrer. Par exemple, tout ce qui concerne ce que vous appelez la médecine alternative, je n’y connais rien et il ne me semblait pas non plus de mon devoir de l’intégrer aussi. D’autant qu’avec mes connaissances, certes superficielles, je n’étais pas très satisfait du fond théorique de ces différents modèles. La théorie de base de l’homéopathie ne m’a jamais convaincu, ni la théorie de l’anthroposophie puisqu’à mon avis, la notion de réincarnation sur laquelle elle se fonde est une question de croyance. Je ne pouvais donc pas défendre cela dans mon programme de formation ou de recherche. Il en allait de même d’ailleurs pour les différents modèles psychothéra-peutiques. Les thérapies comportementales, pourquoi pas ? Mais, la théorie la plus convaincante reste pour moi la psychanalyse car elle est à mon avis la plus riche et la plus diversifiée. Les autres théories sont, de mon point de vue, plus simples, plus banales.
Dr E. B.
En d’autres termes, vous semblez attacher davantage d’importance à la qualité des personnes qui font les choses qu’au système dans lequel celles-ci les font.
Prof. C.M.
Oui, mais cela toujours dans le but principal et exclusif de chercher ce qui est bien et utile pour le malade. Pour moi, il n’y a que cela et le reste n’est pas intéressant. D’autre part, il est vrai aussi qu’il peut y avoir discordance, hiatus entre le savoir et le pouvoir et je l’ai souvent rencontré chez mes collaboratrices et collaborateurs. A ce sujet, j’ai coutume de dire que le meilleur infirmier que j’aie eu - qui avait une façon tellement spontanée et adéquate d’approcher les malades et qui leur faisait ainsi beaucoup de bien - était un homme qui savait à peine lire et écrire.
1 Hôpital psychiatrique universitaire de Cery à Prilly-Lausanne.

PRESENTATION DU PROFESSEUR MUELLER
Le Professeur Christian Müller a dirigé la Clinique psychiatrique universitaire de Cery depuis 1960, et ce pendant plus d’un quart de siècle. Psychiatre de renommée internationale, il a consacré des travaux majeurs à nombre de domaines de sa discipline, notamment à la schizophrénie (Enquête de Lausanne, évolution des schizophrénies, nombreuses publications ayant trait à la psychothérapie des psychotiques, etc.). Il a par ailleurs grandement contribué à améliorer de façon significative la condition des patients psychiatriques, sur le plan hospitalier comme sur le plan social (sectorisation de la psychiatrie vaudoise). Constamment animé par le souci de prendre en compte les diverses écoles de la psychiatrie, il a favorisé à Cery le développement tant des neurosciences que de la psychothérapie de type analytique ou systémique, ou encore cognitiviste. Esprit large et généreux, alliant le sens clinique à l’érudition, il avait pour premier souci la qualité de l’attention accordée au patient en tant que personne.

LA MÉDECINE DÉRACINÉE
Dr Gustavo BASTERRECHEA, médecin-adjoint, psychiatre, Hôpital de Malévoz, Monthey
LL19 © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

Que cette raison universelle
et naturelle chasse de nous
l’erreur et l’estonnement que la
nouvelleté nous apporte


Montaigne, Essais

Il est commun, depuis quelques années, de relever l’émergence de modèles et de pratiques soignantes, dites allodoxes, qui semblent, à première vue, relever d’options épistémologiques dissemblables et opposées aux traditions médicales établies, dites orthodoxes.

C’est un fait, ces regards différents sur la personne malade, les méthodes d’hygiène de vie, de prévention et de soins qui en découlent ont désormais pignon sur rue.

La médecine paradoxalement désignée maintenant comme “ traditionnelle ” doit maintenant faire face sur deux fronts. Sur son versant positiviste, elle est aujourd’hui mise en demeure par les organismes de contrôle sanitaire et économique de démontrer le caractère vérifiable et reproductible de ses options théoriques et pratiques. Elle est ainsi prise au jeu de la scientificité qui a été le catalyseur de ses indéniables conquêtes. Un nouveau paradoxe s’installe qui conduit à soupçonner la médecine orthodoxe, qu’on accuse pourtant par ailleurs de scientisme abusif, de quelque diablerie à exorciser par les pratiques de l’évaluation des soins.

D’un autre côté, la médecine s’est progressivement retirée d’un champ de pensée et d’expérience qui échappe aux lois de la physique. Au mieux, les humanités médicales sont désormais portion congrue de l’enseignement ; au pire, elles ne sont plus enseignées.

Notre propos n’est pas de regretter cet état de fait, d’éminents spécialistes de l’épistémologie médicale l’ont déjà rapporté et la cantine de l’hôpital, pour ne pas dire le café du commerce, a de longue date pris le relais. Il s’agit simplement de rappeler que le médecin d’aujourd’hui est orphelin : il s’est, dans son activité soignante, dépouillé d’une vision du monde et d’une métaphysique en se plaçant dans ce que Morin a appelé l’alternative mutilante.

Le rejet compréhensible de la position théologique a également conduit à renier toute considération à caractère métaphysique considérée comme régressive. Déborder du strict registre de la connaissance scientifique dans les cénacles médicaux est parfois malaisé. Les réflexions de cet ordre sont généralement perçues comme esthétisantes et sans la moindre utilité pratique dans la fonction soignante. En d’autres termes le médecin est souvent ignorant de l’énorme contenu culturel de signification dont est porteuse sa profession et son activité quotidienne.

L’histoire de la médecine, notamment celle de la psychiatrie, est toutefois féconde en tentatives de réinscrire l’individu et sa maladie dans une perspective culturaliste ou existentialiste (voir notamment le mouvement d’hygiène mentale, la psychiatrie sociale, le mouvement existentialiste en psychiatrie et bien d’autres exemples). La pénétration de ces velléités de ré-enracinement dans les sciences humaines reste toutefois relativement faible (de fait on parle beaucoup plus volontiers de nos jours de la médicalisation de la psychiatrie).

Les “ autres médecines ” obéissent à des équilibres différents. Pour le profane qui rédige ces lignes, il est difficile de s’y retrouver dans la “ nébuleuse alternative ”. On croit toutefois distinguer une tendance commune à percevoir l’individu de manière plus complexe ou, plus précisément, plus complète. L’historicité du sujet y semble jouer notamment un rôle très important.

L’émergence de ces modèles différents est perçue avec méfiance par une partie du corps médical. Outre les facteurs d’ordre économique qu’implique la redistribution des ressources de la santé, le médecin voit d’un mauvais œil le prosélytisme de ces thérapeutes qui drainent déjà une partie non négligeable de la population.

Cette nouvelle situation constitue pourtant, de notre point de vue, une chance pour la médecine orthodoxe : elle fait pression dans le sens d’un nouvel enracinement de celle-ci dans son terreau humaniste. Espérons que les médecins sauront percevoir l’intérêt de cette nouvelle donne.

La question est maintenant de savoir comment va s’opérer la réorganisation du système sanitaire après l’arrivée de ces nouveaux acteurs. Des frontières claires et nettes vont-elles être disposées avec de chaque côté des corpus théoriques et pratiques jalousement défendus par leur organisation professionnelle respective ? Allons-nous au contraire vers une intégration rapide des modèles ?

La réalité future se trouve vraisemblablement entre les deux. La frontière semble déjà se présenter comme le “ limes ” romain : une membrane perméable aux échanges mais qui signale assez clairement l’appartenance et l’affiliation de chaque thérapeute. Des osmoses sont possibles et souhaitables, il ne semble pas judicieux de rechercher artificiellement les fusions et les syncrétismes. On connaît le destin des chimères.

L’histoire de la psychiatrie offre plusieurs illustrations intéressantes pour notre propos. Nous irons en chercher une dans un très beau texte de Gladys Swain intitulé “ Chimie, cerveau, esprit et société ” et sous-titré “ Paradoxes épistémologiques des psychotropes en médecine mentale”. Elle y montre comment deux approches aussi différentes que la psychanalyse et la prescription de médicaments dès les années 1950, sous un apparent antagonisme,  ont joué l’une en faveur de l’autre : “ C’est de l’action des psychotropes qu’est venue, pour une grande part, l’accréditation large des doctrines repoussant l’organogenèse des maladies mentales ”.

Pour l’argumentaire de Swain, nous renvoyons le lecteur à son article (cf bibliographie). L’exemple est ici patent d’une évolution commune, non explicite voire masquée sous un antagonisme de façade. Qui eût pu dire, en première analyse, que la psychopharmacologie a «poussé» la psychanalyse?

Espoir, donc, que ces médecines différentes aient un effet salutaire sur des pratiques soignantes qui se sont progressivement amputées d’une perception globale et existentialiste de la personne. Espoir, en retour, pour que les acteurs de la nébuleuse alternative puissent progressivement opérer le tri qui semble s’imposer au sein de pratiques fort hétérogènes en vue d’en conserver le meilleur.

Références bibliographiques :
Morin Edgar, Science avec conscience, Seuil, Coll. Points Sciences.
Comte Auguste, Discours sur l’ensemble du positivisme
Serres Michel, Hermès I, La Communication, Seuil, Coll. Points Philosophie
Weil Simone, L’Enracinement, Gallimard, Coll. Folio, Essais
Swain Gladys, Dialogue avec l’insensé, Gallimard, NRF, Bibliothèque des Sciences humaines

TRADITION PSYCHIATRIQUE ET INTÉGRATION DES SOINS ?
Eric Bonvin, médecin, membre du Conseil de Fondation
LL19 © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

Croyez-vous donc que les sciences seraient nées, croyez-vous qu'elles auraient crû, s'il n'y avait eu auparavant des magiciens, ces alchimistes, astrologues et sorciers qui durent d'abord, par l'appât de mirages et de promesses, créer la faim, la soif, le goût des puissances cachées, des forces défendues?

Friedrich Nietzsche

La psychiatrie occupe une place particulière dans le débat sur l'intégration et la cohabitation de modèles de soins différents. D'une part parce qu'elle se trouve au carrefour de nombreuses tensions au sein de la médecine: corps-esprit, normal-pathologique, folie-raison, responsabilité-irresponsabilité, personne-maladie. D'autre part parce qu'elle se caractérise par un pluralisme de méthodes foisonnant: on recense actuellement plus de 400 formes de psychothérapies. Enfin parce que l'intégration de modèles de soins différents est constitutive de ses origines. C'est sur ce dernier point que je vous propose que nous nous arrêtions brièvement.

A la fin du XVIIIe siècle, les écrits médicaux reconnaissaient parfois - involontairement peut-être - l'impossibilité virtuelle de distinguer entre soins médicaux et charlatanisme dans le domaine de la folie : les charlatans pouvaient être aussi efficaces, sinon davantage que des médecins accrédités dans le traitement des cas de folie les plus difficiles. D'après l'article de l'Encyclopédie d'alors, la manie est l'une de ces maladies où les médecins les plus habiles échouent ordinairement, tandis que les charlatans, les gens à secret, réussiront très souvent. Et, poursuit l'Encyclopédie, le médecin bâlois Félix Plater raconte avoir vu un empyrique qui guérissait tous les maniaques en les saignant jusqu'à soixante-dix fois dans une semaine. Avec Philippe Pinel, fondateur de la psychiatrie française, non seulement la reconnaissance de l'efficacité des traitements charlatanesques de la folie se poursuivit, mais elle fut menée un pas plus loin : divers aspects du charlatanisme devaient être délibérément récupérés par la médecine officielle et transformés par elle. Pinel avait de son propre aveu pris une conscience aiguë qu'un certain respect pour les guérisseurs non accrédités s'imposait si l'on voulait faire quelques progrès à la doctrine de l'aliénation mentale. Dans l'introduction à la première édition de son ouvrage fondateur de la psychiatrie qu'était le Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie, qui parut en 1801, Pinel ne cache pas que le concept clé du traitement moral est tiré de la pratique des charlatans (concierges des asiles, prêtres, magnétiseurs) qui avaient comme il le dit l'habitude de vivre constamment au milieu des aliénés. Le spectacle continuel de tous les phénomènes de l'aliénation mentale leur donnait fatalement ces connaissances multipliées et des vues de détail qui manquent au médecin dont le contact avec les patients atteints de folie était borné le plus souvent (...) à des visites passagères. Pinel se demandait aussi pourquoi les compétences de ces hommes n'avaient pas été reconnues plus tôt ? L'opinion publique, observe-t-il, ne choisit pas toujours le praticien officiel; elle hésite, favorisant souvent le charlatan à cause de ses succès manifestes de guérisseur ou parce qu'il est un opprimé dans le système corporatif, la «victime d'une sorte d'oppression tyrannique» à qui le public s'identifie et se rallie par un «intérêt naturel». Que d'intolérance ! écrit-il, quel mépris insultant n'a-t-on pas souvent prodigué à des hommes dont quelques-uns ont des talents, d'autres des résultats précieux d'une longue expérience. S'échauffant sur ce thème, Pinel déclare qu'il voudrait voir la médecine fonctionner, à l'instar d'autres sciences, comme une carrière non corporative ouverte au talent et comme un marché libre d'idées. Plus loin encore, il écrit, rappelez-vous combien de nos remèdes les plus utiles ont été découverts par des charlatans. Ne craignez pas, en conséquence, de converser avec eux (...). Mais allons plus loin encore. Dans la poursuite du savoir médical, laissez-moi vous conseiller de converser avec les infirmières et les vieilles femmes (...). Même les nègres et les Indiens sont parfois tombés sur des découvertes en médecine. N'ayez pas de honte à vous informer auprès d'eux...

La tension conventionnel-alternatif est irréductible, elle a toujours existé dans l'histoire de notre médecine. A mon avis, c'est autour de cette tension que médecines conventionnelle et alternatives sont réellement complémentaires car l'une et les autres s'y nourrissent pour définir leur identité. Cette tension donne du sens à toutes les médecines en jeu et nourrit un débat porteur d'enrichissements mutuels. Le fait de prendre conscience des différentes approches existantes, de les recenser, d'en étudier non seulement les pratiques mais aussi les fondements philosophiques, épistémologiques, méthodologiques, me semble capital. Et il me semble important qu'une telle démarche soit assumée par l'académie qui est la détentrice de notre patrimoine de savoir collectif. Elle devrait convier même les pratiques auxquelles elle n'adhère pas à un débat ouvert, à caractère heuristique, dans les amphithéâtres et inclure cette irréductible tension entre ces divers pôles de la médecine dans sa propre dynamique. Platon n'avait-il pas, justement, créé l'académie pour que le débat sur la connaissance de l'homme ait lieu ? Ce débat stimulerait à mon avis tous les intervenants, remettant en question nombre de médecines alternatives, parfois même radicalement, et surtout permettant à la médecine académique d'élargir son champ scientifique aux sciences humaines (puisqu'elle est actuellement presque exclusivement inféodée aux sciences exactes) qui pourraient fournir des outils d'investigation pertinents dans ce domaine (anthropologie, philosophie, histoire, psychologie, etc.).

Enrichie de cette filiation au pluralisme de Pinel, la psychiatrie, médecine de l'âme, a su dans son histoire, tout en restant affiliée à la médecine moderne, intégrer, inclure et gérer tant bien que mal les nombreuses tensions issues tant de la problématique psychique et indissociables de la notion de personne, de subjectivité voire d'irrationnel, que des nombreuses et contradictoires théories qui l'ont nourrie. Quoiqu'ayant aussi commis ses erreurs, la psychiatrie a néanmoins su longtemps rester garante du débat sur la personne malade dans les soins et dans la médecine. Elle a non seulement toujours du prendre en compte le facteur humain et le contexte social auquel il est lié mais aussi, en conséquence, gérer et donner sens aux tensions issues de la complexité du sujet, de l'être humain et du pluralisme des modèles et pratiques qui en découlent. Comme en témoignait déjà cette phrase écrite sous la plume d'un disciple de Freud en 1932 : Le chemin qu'ont prises la psychologie et la psychothérapie durant les dernières décennies signifie la mutation d'une conception mécaniste de l'homme en une reconnaissance de l'homme en tant qu'entité individuelle et personnelle. Finalement et pour conclure, la psychiatrie, forte de sa riche expérience dans le pluralisme des méthodes, ne devrait-elle pas justement être le vecteur de cette réflexion sur le pluralisme en remettant la souffrance de la personne humaine, ses valeurs, sa légitime subjectivité au cœur de la pratique médicale ?

LE SYNDROME DU SOIGNANT SOLIPSISTE (SS-SYNDROME)
Dr Gérard Salem
LL19 © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

En langage philosophique, le mot <solipsisme> désigne une «théorie d'après laquelle il n'y aurait d'autre réalité pour le sujet pensant que lui-même». [Ce vocable succède à deux entrées près - aux mots <soliloque> et <soliloquer> du Petit Robert, tout en précédant les mots <soliste>, <solitaire>, <solitairement> <solitude> - voisinage lexicographique aux résonances sémantiques non dénuées d'intérêt dans le propos qui va suivre]. Cette définition du solipsisme permettra de se faire quelque idée de son application à un syndrome pathologique récemment circonscrit, non encore répertorié dans les registres de la psychiatrie (DSM-IV, classification américaine des troubles mentaux, CID-10, classification internationale de l'OMS): le syndrome du soignant solipsiste (SS-syndrome), encore appelé par certains auteurs syndrome miscellanéophobique (de miscellanea , lat., 1570, «choses mêlées»)(voir par exemple Brodynski A., 1998).*

A quoi reconnaît-on un tel syndrome? La plupart des auteurs (cf. en particulier Anpass J. & Demey-Jöhr, 1997), s'accordent à mettre au premier plan le profil autosuffisant (pour ne pas dire autarcique) du soignant affligé d'un tel trouble, en particulier pour ce qui concerne sa conception de la maladie et du soin. Le sujet reste en effet inébranlablement convaincu que le modèle thérapeutique auquel il s'est formé correspond à une vérité en soi, et non pas à une méthode fondée sur une série d'hypothèses plus ou moins vérifiables. De ce fait, il ne remet jamais en cause ses connaissances et son savoir. Son comportement se caractérise donc, en premier lieu, par une assurance spectaculaire, reflétée dans ses propos verbaux (haute fréquence d'adverbes au TTR - type talk ratio - de la catégorie «jamais, toujours, absolument», etc.), comme dans ses attitudes non-verbales et kinésiques (moues agacées, sourires ironiques, haussements d'épaules, autres variantes de maniérismes, notamment à l'épreuve du stimulus consistant à évoquer en sa présence d'autres modèles que le sien). Selon certains chercheurs, ce comportement serait hautement corrélatif avec ce qu'ils ont défini comme le prurit idéologique du sujet (cf. Kiri J. & Kiplör J., 1999).

Cette forme d'autosatisfaction affichée permet au sujet de conserver, du point de vue de son organisation défensive, un équilibre egosyntonique, qui présente à moyen et long terme le risque d'évolution vers la chronification. Le comportement de certitude semble lié à d'autres bénéfices secondaires, sur le plan physiologique: effet favorable sur la fonction digestive ou sur l'appareil locomoteur (parcours de golf), après les heures de labeur harassant (une bonne majorité des sujets ayant en effet une forte propension à la surenchère ergomaniaque, avec pour complication fréquente un syndrome de burn-out ayant pour conséquence une exacerbation des idées prévalantes habituelles du sujet).

Aucune étude épidémiologique a large échelle ne permet pour l'instant de se prononcer sur l'incidence du syndrome au sein de la population soignante. Les études finlandaises (Hurlu & coll., 1998) confirment simplement celles d'un groupe d'épidémiologistes belges (Berlu & coll., 1997) pour dénoter que la répartition du SS-syndrome est assez large, sans épargner aucune des spécialités médicales. Les travaux plus récents d'une équipe du Minnesota Center for SS-syndrome tendent à montrer une sur-représentation du trouble au sein de la profession psychiatrique (cf. Ayron, Ayron, Pity, Patt, Tapon, 1999). Une telle donnée était prévisible, la spécialité psychiatrique se comportant de façon moins homogène que les autres (notamment la dermatologie, l'oto-rhyno-laryngologie, l'ophtalmologie). En outre, il semble hautement significatif de dénoter une égale répartition du syndrome au sens des professions dites complémentaires, en particulier en acupuncture, phytothérapie, neuralthérapie (avec une plus faible incidence en anthroposophie et homéopathie, et un pic chez les naturopathes) (cf. Yuk, Aïdi, Aïda, 1999).

Les études sont pour l'instant centrées sur les case studies . Aussi allons-nous nous contenter de proposer à notre tour ici quelques vignettes cliniques, à titre de contribution.

Obs. no 1: pédiatre (sexe masc.,37 ans), versus homéopathe (44 ans): une mère hésite à suivre les recommandations de l'homéopathe, qui tente de la dissuader de faire vacciner son enfant. De son côté, le pédiatre insiste pour mettre en oeuvre une telle vaccination. L'homéopathe se contente de sourire d'un air supérieur chaque fois que la mère de l'enfant exprime de l'inquiétude face au risque de ne pas vacciner l'enfant; le pédiatre, lui, va jusqu'à hausser les épaules.

Obs. no 2: chirurgien (sexe masc., 47 ans): confronté aux douleurs abdominales de son patient, il se contente de répéter de façon compulsive qu'il «faut ouvrir» pour en avoir le coeur net, et par là, améliorer ou guérir «une fois pour toutes» le météorisme du patient. Le médecin interniste confronté au même patient, préfère «attendre avant d'intervenir», le temps de compléter sa batterie de tests hématologiques et biochimiques avant de prescrire un médicament utile.

Obs. no 3: dermatologue (sexe fém., 33 ans) ricane à chaque fois que sa patiente se demande si elle pourrait essayer l'acupuncture pour son zona. Elle préfère que sa patiente s'en tienne à la cortisone, même médiocrement efficace, sans s'intéresser aux résultats (pourtant avérés) de l'acupuncture sur le zona.

Obs. no 4: médecin généraliste (sexe masc., 52 ans) du groupe des «méthadoniens» s'indigne à chaque fois que quelqu'un lui propose de confier son patient à un centre de réadaptation anthroposophique, et déclare qu'un «shoot propre» vaut mieux que «deux tu l'auras».

Obs. no 5: psychanalyste (40 ans, sexe masc) attribue les hallucinations de son patient (crocodilopsie nocturne infralectuaire) à des pulsions agressives contre le père, alors que le psychanalyste jungien (68 ans, sexe masc.) y voit un surgissement archétypique et que le systémicien (53 ans, sexe masc) propose de façon itérative une réunion de famille dans la chambre à coucher du patient.

*Nature propose d'ouvrir un débat dans son prochain numéro quant au classement de ce syndrome sous la rubrique F34 de l'ICD-10.

Bibliographie
Brodynski A. Steps to a lexicographic extension of solipsistic healer syndrom. Amer. Journal Psychiatry, 13:22-33.1998.
Anpass J. & Demey-Jöhr. SS-syndrome ego-profile. Brit. J. Psychiatr. 11:45-56, 1997.
Kiri J. & Kiplör J. Ideology and pruritus. Acta Dermatologica Scandinav. 2:12-18, 1999.
Hurlu & coll. SS-syndrome and population. Finland Quarterly, vol.2, 1-15, 1998.
Berlu & coll. Variétés solipsistes chez les catégories de soignants. Revue Royale d'Epidém., Bruxelles, mars 1999.
Ayron, Ayron, Pity, Patt, Tapon: Solipsistic catastroph among psychiatrists. Amer Journ. Orthopsych. 12:1-45, 1999.
Yuk, Aïdi, Aïda. Verdi variations of SS-syndrome in the field of complementary approaches. Acta. Anthropol.22:10-39, 1999.

MÉDECINE DU FUTUR OU FUTUR DE LA MÉDECINE ?
Dr Klaus Hilscher
LL19 © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

La première moitié du 20ème siècle aura vu l'avènement du modèle de la "nouvelle médecine occidentale ", académique, interventionniste et hautement technologique se poser comme modèle de soins à travers le monde, reléguant du même coup l'homme au rang de matériel au service de la médecine et du médecin.

Paradoxalement, ce 20ème siècle, et surtout la fin de celui-ci, aura vu cette suprématie inconditionnelle, teintée d'une certaine suffisance, remise en cause et une multitude de "nouvelles " voies thérapeutiques, replaçant l'homme au centre de la relation de soins, naître ou renaître de leurs cendres. On retourne ainsi dans une tradition millénaire dans laquelle le "médecin-guérisseur", porteur du savoir, n'est pas un tyran aux droits illimités, mais une sorte de trait d'union entre l'homme, porteur d'une problématique, et un "ailleurs " capable d'apporter une solution, impalpable force extérieure matérialisée sous la forme de Dieux ou d'autres forces occultes, qui pourrait pourtant bien s'avérer n'être autre que les forces vives de l'homme lui-même.

La médecine occidentale est "malade", on s'en rend compte. Bien sûr que, comme tout enfant qui a vite et trop grandit, elle a des excuses. Mais elle porte aussi une part de responsabilité dans la crise qu'elle traverse. Il est incontestable que ses succès dans des domaines aussi divers que les grandes épidémies, l'infectiologie, la chirurgie, les méthodes de diagnostic et les problèmes cardio-vasculaires parmi d'autres, ont permis de mettre un sérieux coup de frein à la mortalité infantile et à la mortalité tout court, même si le corollaire se trouve dans l'avènement d'autres problèmes dont on commence seulement à saisir la portée. Mais comment la médecine a-t-elle pu croire, ne fusse qu'un instant, que ces succès lui donnait tous les droits et particulièrement celui d'oublier qu'elle était au service de l'homme et non pas le contraire.

Mais un nouveau problème d'envergure se pose déjà. Confronté aujourd'hui à une réalité économique à laquelle il n'a pas été préparé et qu'il a toujours voulu nier, le médecin, catapulté comme "prestataire de services" au sein d'une économie de marché, se trouve désormais confronté au difficile choix entre une attitude professionnelle historiquement désintéressée et l'obligation de rentabilité, imposée par une "machine " de plus en plus lourde financièrement, privilégiant aussi bien les actes techniques (intervention, prise de sang, Rx, Ecg, etc.) que la rapidité, et par des patients considérant désormais que leur santé est un dû dont la responsabilité incombe au domaine médical. A ceci s'ajoute une restriction de la liberté de soins et l'imposition, par la machine administrative des assurances avec la bénédiction de l'État (on pourrait d'ailleurs se demander pourquoi), de techniques de traitement "politiquement correctes ". Ainsi, et pour quitter le cadre de la Suisse, on a vu des médecins de pays limitrophes recevoir des assurances une liste de maladies avec les médicaments obligatoires (!), la tarification et surtout l'obligation de se justifier si par hasard il s'avérait nécessaire de s'éloigner de la ligne de conduite édictée….

Pourtant certaines voix, prônant une reconsidération de l'homme et un frein à l'interventionnisme forcené, se sont élevées il y a des années déjà. Elles ont été rapidement muselées au nom de la sécurité du malade, ce qui laisse songeur lorsque l'on connaît le peu de cas que l'on fait du patient et de sa dignité dans un certain nombre de branches médicales académiques. Cependant, à force de persévérance, les rares exemples ont trouvé des disciples. Mais ce sera surtout au sein de la population, et donc au niveau de l'homme lui-même, que l'engouement sera le plus grand, amenant à la situation que nous vivons actuellement et dans laquelle le médecin est en passe de devenir une sorte de "référence " dont on craint de se détacher complètement sans être toutefois entièrement en confiance et satisfait, allant donc chercher des solutions ailleurs.

Cet état de fait laisse la porte ouverte à des situations plus ou moins rocambolesques mais qui illustrent bien la fracture existant entre le monde médical et celui de l'homme souffrant. On voit par exemple se multiplier ces soirées de présentation de médicaments "naturels " dans des salons de coiffure ou ailleurs, organisées pour des thérapeutes passionnés venant d'horizons professionnels aussi divers que la coiffure, mère au foyer ou esthéticienne.

Sans vouloir mettre en doute les indéniables qualités humaines et d'écoute de ces différentes personnes, qualité faisant d'ailleurs cruellement défaut à un bon nombre de médecins, il est néanmoins peu probable qu'elles aient les qualifications requises pour mener à bien un traitement digne de ce nom, et représentent dès lors un risque potentiel pour le patient trop crédule.

Il semble donc, si l'on tient compte des tendances actuelles, mettant clairement en évidence le désir d'une médecine plus humaniste, gardant toutefois une rigueur scientifique toute académique, et pour ne pas entrer de pleins pieds dans des pratiques sectaires et douteuses, qu'une "médecine du futur" digne de ce nom doive nécessairement tenir compte des différents apports que chaque branche de la médecine "universelle " peut apporter à l'autre. La rigueur scientifique, le diagnostic, la prise en compte globale, une thérapeutique tenant compte des effets secondaires et du postulat historique "primum non nocere", sans oublier la situation sociale, l'environnement, etc., autant de facteurs incontournables, venant d'horizons différents, qu'il faudra jeter dans ce "shaker" dont devrait sortir ce qu'il y a de mieux en matière médicale.

Il faudra prendre garde à rassembler les différentes spécialités et les différents courants médicaux, réassembler l'Homme au lieu de le diviser en de multiples morceaux sans rapports les uns avec les autres, comme s'il était possible de souffrir de dépression sans que cela ne se répercute sur le transit ou le poids, ou inversement d'être atteint de sclérose en plaque sans qu'il n'y ait la moindre atteinte au niveau psychologique ou squelettique. Puis il faudra rassembler tous les renseignements sur tel patient ou cas de maladie pour avoir une image globale aussi complète que possible de la personne qui se trouve en face de soi, de ses besoins et de ses attentes; pour pouvoir s'attaquer en connaissance de cause à la diversité de la problématique humaine, voilà le rôle que pourrait se remettre à jouer le "généraliste nouveau " dans une vision futuriste du monde médical.

Mais avant tout, il faudra retrouver l'humilité et l'esprit d'ouverture qui devrait caractériser la médecine et le médecin, but difficile à atteindre. Cependant, l'Homme ne montre-t-il pas à chaque fois le meilleur de lui-même lorsqu'il est confronté à des situations qui semblent perdues d'avance ?

ENTRE LA FOI ET LA SUFFISANCE
Dr Jean Morier-Genoud
LL19 © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

Dans la "Revue médicale de la Suisse romande" (1998, vol. 119) E. C. Bonard s'en prend à l'homéopathie, avec beaucoup d'arguments pertinents. Si le fondateur, S.Hahnemann, est parti d'une base expérimentale et si il a été suivi par quelques hommes remarquables tel Kent, il est vrai que la recherche homéopathique actuelle n'est pas très convaincante. Comme en médecine classique, il y a en homéopathie quelques margoulins, beaucoup de praticiens scrupuleux, mais peu de géniaux. Des intérêts financiers interfèrent; il se vend des mélanges discutables. Que l'homéopathie stimule l'effet placebo, c'est l'évidence. Ce curieux vocable cache notre capacité de maintenir ou de rétablir notre santé. Notre médecine qui s'en voudrait seule responsable s'obstine à ignorer ce ressort essentiel. A l'aise avec les lésions visibles, elle n'aime pas le trouble fonctionnel et préfère traquer le cancer - et pourtant les moyens considérables consacrés à la recherche dans ce domaine n'ont guère influencé le registre vaudois des tumeurs (n'en déplaise à Eric Rochat qui voudrait y consacrer les fonds dévolus à l'homéopathie).

Bref, les reproches de futilités s'équilibrent - la proportion d'antibiotiques administrée de façon ciblée et efficace paraît mince, la multiplication des psychiatres par cent n'a guère amélioré l'équilibre mental et je ne suis pas sûr que l'on ait gagné à remplacer grosso modo un facteur par un psychiatre. Même la chirurgie passée au crible des critiques présente une large face placebo.

Quarante ans de pratique homéopathique me permettent d'affirmer que son efficacité n'est pas moindre et qu'elle a des effets, ne serait-ce que deux cents ans de suivi familial cumulé. Si la foi est nécessaire pour l'accepter, selon M. Bonard, il s'agit plutôt de la foi en une connaissance ouverte à tous les défis qu'offre l'inconnu. Comme le disait Caleb Gattegno, l'ignorance croît plus vite que la connaissance puisque chaque porte ouverte en découvre cent autres.

Certes, la position de l'homéopathie est moins confortable avec ses bases scientifiques encore lacunaires, mais la sécurité qu'offre le consensus scientifique ferme parfois les horizons et fait oublier quelques règles dont le chercheur ne devrait jamais se départir :

- ne jamais négliger des observations sous prétexte qu'elles ne cadrent pas avec la théorie du moment.

- parler de ce que l'on connaît (et si M. Bonard a pris la peine de se documenter largement, il n'a pas pratiqué l'homéopathie) et ne pas oublier que l'inconnu est plus vaste que le connu.

Le respect de ces quelques règles eût évité à un Jacques Monod de dire des bêtises dans "Le Hasard et la Nécessité" : se basant sur des observations (assez pertinentes et originales pour lui valoir un prix Nobel) sur un passage de l'information du code génétique à l'organisme et sur l'absence d'observation inverse, il a conclu un peu rapidement à l'irréversibilité définitive de cette traduction, et basé toute une philosophie boiteuse là-dessus. Monsieur A. Jaccard est en train de lui emboîter le pas avec ses quatre interactions fondamentales de la physique qui expliquent la totalité des phénomènes de l'univers : elles n'expliquent ni les forces psychiques, ni la croissance de l'information, ni même la mémoire de l'eau, qui existe même si les observations de J. Benveniste ne sont pas convaincantes. L'eau est le corps qui présente la plus grande variété d'états physiques et de formes de cristallisation - et toute cristallisation est la mémoire, c'est-à-dire l'information fixée dans une forme.

M. Bonard a travaillé surtout sur une médecine biochimique et, s'il jette un coup d'œil rétrospectif sur les connaissances des années 50, si limitées encore (et pourtant il avait déjà le savoir un peu arrogant), il n'aura pas de peine à imaginer les regards condescendants que jetteront nos successeurs sur nos connaissances actuelles.

Alors que tous les jeunes hommes médecins manipulent des ordinateurs, ils restent marqués par le grand sac biochimique; le monde informatique de l'organisme ne fait que s'entrouvrir avec le génie génétique qui modifie les disquettes que sont les gènes. L'homéopathie et l'acupuncture travaillent sur ce registre, timidement il est vrai; mais nos jeunes chercheurs ne se laissent pas décourager, il y a des portes à ouvrir.

Réflexion sur le séminaire "du Pendule au Scanner"
MARIAGE D'AMOUR OU MARIAGE DE RAISON ?
Roger Schaefer, physiothérapeute
LL19 © Fondation Ling, Lausanne, avril 1999

Examinons ces deux amoureux de la santé, car, il faut le reconnaître, tous deux ont le cœur en place et veulent le bien de l'humanité.

Leur cheminement est cependant différent. Certes, il y a bien longtemps, ils se côtoyaient d'assez près, mais il se sont perdus de vue si longtemps qu'ils doivent réapprendre à se comprendre.

Lui est devenu scientifique. Nous le nommerons monsieur Yang.

Elle, à force de concentrer, de conserver, de compiler les expériences anciennes, a cultivé sa sensibilité; elle a fait de l'analogie sa loi, madame Yin.

Monsieur Yang a toutefois beaucoup de peine à la comprendre lorsque, par exemple, elle rapproche la fleur de l'iris analogiquement au sexe féminin et lui attribue du même coup des qualités thérapeutiques dans ce domaine. Yang, rageusement, prend cette fleur dans son laboratoire. Madame Yin en extrait l'essence que Yang manipule avec un peu d'oxyde de cuivre et la met sous son microscope, et, ô surprise, les cristallisations obtenues confirment l'hypothèse de l'analogie.

Il y a donc une possibilité de rapprochement, effectivement; mais Yang est universitaire, il a développé la partie gauche de son cerveau, son sens cartésien, au détriment de celle droite, alors que, elle, tout au contraire, ne vit que de ressentir et accorde plus d'importance à la partie droite de son cerveau.

Raisonnablement, Yang ne peut admettre ce que Yin affirme; pourtant, il ne peut nier les succès de Yin; mais, à chaque rapprochement, il en ressort à la fois choqué, perplexe et intrigué !

Alors, ils ont repris l'examen de nombreux constituants et paramètres de l'humain, objet de leur étude, et il leur a bien fallu admettre que, lorsqu'on tient compte de tout, un grand nombre de paramètres ne peut pas être pris en considération dans le raisonnement cartésien, base de monsieur Yang. Il a donc besoin de madame Yin et elle aussi a besoin de Yang. Mais sa puissance lui fait peur.

Il apparaît donc qu'il faut produire un nouveau médecin qui ait son cerveau droite aussi développé que le gauche et qui fasse de ce mariage de raison un mariage d'amour.

Quel serait donc ce nouveau soignant qui serait capable d'orienter son malade chez celui qui va résoudre son problème ?

Ce personnage est une nouvelle génération de médecin généraliste qui, comme son nom l'indique, peut tenir compte de tous les paramètres. Cela exige une évidente ouverture et du cœur à l'ouvrage, car, sans les étudier tous pour les connaître vraiment, Yang et Yin ne peuvent se retrouver.

DEVOIR D'ÉTAT NON TENU
Gérald Béroud, SinOptic - Services et études du monde chinois
Cet article se trouve dans le site de SinOptic.

LE BARON DE MÜNCHHAUSEN ET LE «SELF HELP
Gérard Sagié, paru dans le LNQ du 27.05.97

«Vous savez, c'est fou le nombre de choses que je découvre sur moi, ici.» Elle parle d'une voix calme, qui résonne dans le parloir nu. Voilà près d'une année qu'elle fait l'expérience de l'enfermement. Elle n'a jamais autant réfléchi sur elle-même, sur sa vie, sur son enfance. Certes, elle est douloureusement consciente du mal qu'elle a subi et fait subir. Mais en même temps, elle ne s'est jamais sentie aussi proche d'elle-même, aussi vraie, et ça la bouleverse. Sans compter que ses relations avec les autres détenues lui ont ouvert les yeux sur bien des réalités qu'elle ignorait: résignation quotidienne collective, remords cuisants, querelles sournoises, nécessité de se défendre contre les agressions, désespoir, mais aussi partage, solidarité, amitié forgée dans le malheur, espoir renaissant... «Bien sûr, ajoute-t-elle, je pourrais me lamenter et ne voir que les conséquences affreuses de cette situation, pour moi comme pour mon enfant (il n'est pas facile pour lui de dire à ses camarades que sa mère est en prison). Mais il n'empêche... Je retire de tout ça une forme d'apprentissage qui m'est devenu terriblement précieux. «

Je l'écoute et elle me rappelle une autre patiente qui me disait comment son cancer avait été une «bénédiction» dans sa vie. Cette maladie lui avait entre autres ouvert les yeux sur l'état déplorable de ses relations avec sa fille. Elles avaient énormément communiqué depuis que celle-ci venait la visiter à l'hôpital pendant sa chimiothérapie. Elle avait pu lui dire combien elle l'aimait et l'écouter comme jamais elle n'avait su le faire auparavant. «Il faut parfois en arriver au point de tout perdre, pour se rendre subitement compte de tous ceux à qui l'on tient, de tout ce que l'on reçoit d'eux, de ce que l'on oublie de leur donner.» Me revient aussi le souvenir d'un homme qui venait de perdre son enfant en bas âge. Le deuil intolérable, suivi d'une dépression sévère avec ruminations suicidaires, l'avait conduit à l'hôpital psychiatrique. Là, il s'était lié à un jeune schizophrène extrêmement perturbé qui fréquentait le même atelier d'ergothérapie que lui. Sans raison particulière, ils s'étaient s'était pris de sympathie l'un pour l'autre, alors qu'aucun médecin, infirmier ou patient ne parvenait à établir le dialogue avec ce jeune malade gravement autiste. La confiance qu'avait placé en lui un être aussi fragile, aussi démuni et méfiant l'avait dérouté et comme «réveillé» de sa dépression.

Bref, à quelque chose malheur est bon, direz-vous. Mais au-delà de ce truisme, quelles autres leçons recèle cette aptitude naturelle à tirer parti de l'épreuve?

D'abord, un simple constat. Une expérience dramatique est - plus souvent qu'on le croit - l'occasion de se connaître mieux et de mobiliser des ressources insoupçonnées en nous. La maladie n'est donc pas réductible à une chose abjecte et humiliante (comme le voulait Céline). L'enfermement carcéral, la perte d'un être aimé, l'exil, la misère sont autant d'opportunités de vérifier notre capacité d'y faire face et d'en sortir grandis.

Ensuite, une stratégie. Celle du baron de Münchhausen, qui s'était sorti du marécage en se tirant par les cheveux... Comment favoriser ce type d'attitude et en faire profiter le plus grand nombre? En créant des occasions d'échanger ce genre d'expérience en groupe. Ce courant existe, du reste, sous le vocable anglo-saxon de «self help». Peut-être les autorités sanitaires et les caisses maladie devraient-elles réfléchir à ce type de levier - au lieu de se fixer de façon obsessionnelle sur l'explosion des coûts de la santé et de ne voir les enjeux de celle-ci qu'avec les yeux des ploutocrates et autres aigrefins de notre temps?

En quittant la prison, je me récite ces vers de Du Fu* : «Une chanson, là-bas... c'est un mendiant. Puisqu'il chante, ce vieillard qui n'a jamais rien possédé, pourquoi gémis-tu, toi qui a de si beaux souvenirs?»

*Poète chinois, dynastie des Tang

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