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La lettre de la Fondation - n° 20/novembre 1999

 

EDITORIAL

DOSSIER LA RÉSILIENCE
LL20 - Edito - Eric Bonvin, membre du conseil de la Fondation / © Fondation Ling, Lausanne, novembre 1999

La Lettre a, par le passé, déjà consacré un de ses numéros à la prolongation du débat que suscitait un ouvrage sur un thème proche de ses préoccupations. Ce fut le cas dans son dix-septième numéro consacré à l’ouvrage de Jean Martin «Médecine pour la médecine ou médecine pour la santé ?». Pour son vingtième numéro, le dernier de ce vingtième siècle, nous avons décidé de reprendre cette formule pour prolonger le passionnant débat qu’ouvre Boris Cyrulnik1 dans son dernier ouvrage, « Un merveilleux malheur», sur la question de la résilience. Question qui vient admirablement bien compléter les réflexions que La Lettre avait déjà amorcées dans ses quatrième et seizième éditions consacrées respectivement à la pédagogie du malheur et au self-help.

Le livre de Boris Cyrulnik nous a enthousiasmés, non pas parce qu’il nous rappelle la définition de ce terme, mais surtout parce qu’il met en lumière ce phénomène avec un talent que nous lui connaissons bien. Boris Cyrulnik est de ces hommes qui nous donnent envie d’aller vers l’autre parce qu’il nous rend curieux de l’autre et qu’il sait nous rendre l’autre intéressant, il sait nous lier aux êtres, aux humains, aux enfants et à ce monde ensorcelant qui est le nôtre. Et il sait le faire non seulement en s’adressant à notre intellect mais aussi à la curiosité de notre cœur. La Fondation Ling ne peut que suivre avec la plus grande attention l’évolution des ses travaux et de sa réflexion, tant ceux-ci sont proches des buts qu’elle poursuit elle-même. Aussi nous a-t-il semblé naturel de consacrer le présent numéro à son dernier ouvrage comme un juste retour de cet intérêt que nous lui portons.

Mais revenons à la résilience. Durant de nombreuses années, les spécialistes avaient tendance à estimer qu’un drame personnel conduisait la plupart du temps à une psychopathologie et que celle-ci influerait ensuite les propres enfants de la personne atteinte. Mais les faits viennent contredire ces regards pessimistes et, aujourd’hui, des chercheurs, de plus en plus nombreux, s’intéressent aux processus qui permettent à quelqu’un de mener une existence relativement normale malgré des traumatismes importants. Le terme de résilience vient désigner justement cette capacité à réussir, à vivre, à se développer en dépit de l’adversité. N’est-ce pas là une ressource merveilleuse pour la vie ?

Pour parler de la résilience, nous ne voulions pas faire de ce numéro un simple résumé de l’ouvrage de Cyrulnik ou des travaux qui existent sur cette question. Fidèles à notre mission exploratrice, nous avons préféré nous adresser à des interlocuteurs capables de prolonger ce thème à la tribune de La Lettre. Et vous allez pouvoir lire avec quelle perspicacité et quelle pertinence nos amis ont su le faire. Laissons-nous déjà surprendre par un premier constat : parler de résilience... mais avec quels mots ? N’est-il pas surprenant que ce soient justement les mots de la créativité, de l’art, de l’imaginaire qui semblent le mieux en rendre compte ? C’est par le récit que Micheline Gilliéron nous fait l’honneur de nous livrer cette merveilleuse légende du jeu de la vie... jeu de la vie face à l’adversité qu’illustre ensuite si bien l’anecdote de la plante carnivore du petit Gabriel que nous conte Anne Spagnoli. Récit encore, de Gérard Sagié, qui nous fait ressentir comment le rituel du deuil peut être entonné sur les harmonies d’un rondo à la turque. Récit toujours, palpitant celui-là, où Gérard Salem nous fait l’éloge de la fuite face à un autre rituel, celui de la circoncision. Ou lorsque la fuite prend ses lettres de noblesse dans le marathon à Pékin de Christian Jacot-Descombes. La narration et la métaphore parleraient-elles mieux de la vie et de sa force que les chiffres ? Est-ce pour cela que l’imagination et la créativité semblent le mieux expliquer la résilience ? La vie et ses aléas comme un art, art de vivre dans la solitude enchantée dont Christophe Gallaz nous fait le talentueux éloge. Art de souffrir dans la profonde tristesse des lieder du Winterreise de Schubert placée sous le regard philosophe de Michel Cornu. Art de trouver sa vie, de faire de sa souffrance une œuvre de vie dans le simple geste de création d’une enfant immigrée sous le regard attentif de Marie-Danielle Du Pasquier Walter. Art de rire même face au malheur dans le groupe de self-help de la Fondation Ling sur lequel André Wirth nous livre ses observations. La vie n’est pas le seul résultat d’une création, elle est création permanente ! Et le langage de l’imagination et de la créativité son plus fidèle messager.

Et les soignants dans tout cela qu’en pensent-ils ? Eh bien ils réagissent. Avec une saine vivacité comme le fait Gustavo Basterrechea face à la rigidification des dogmes institutionnels qui en arrivent à étouffer jusqu’aux ressources des malades pris en charge et cadrés, ou, selon mon point de vue, face au regard souvent borgne de la médecine qui oublie que la maladie a peut-être une face cachée... de ressources. C’est bien ce que nous rappelle la résilience.

1Boris Cyrulnik Un merveilleux malheur. Editions Odile Jacob. Paris : 1999. 239 p..

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