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MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 22/février 2001

 

EDITORIAL - L'ENTIER DU N° EN PDF

DOSSIER SOINS AFRICAINS ET SOINS EN AFRIQUE
LL22 - Edito - Eric Bonvin, médecin, membre du conseil de la Fondation / © Fondation Ling, Lausanne, février 2001

Ainsi, le voyage, du fond de l'Afrique vers l'Egypte, devint pour moi comme un drame de la naissance de la lumière, très étroitement lié à moi-même et à ma psychologie. Cela me fut un grand éclaircissement, mais je ne me sentais pas en état de l'exprimer par des mots. Je ne savais pas d'avance ce que l'Afrique m'apporterait, mais elle détenait la réponse et l'expérience satisfaisantes. Cela avait pour moi plus de valeur que toute récolte ethnologique, que des armes, des parures, des poteries, des trophées de chasse... Je voulais savoir quelle serait l'action de l'Afrique sur moi et l'ai appris.
 
Carl Gustav Jung 1

La Fondation Ling n'a cessé, depuis dix ans, d'ouvrir ses portes, ses colonnes et ses enseignements à des cultures et des pratiques de soins différentes. Cependant, elle a peu évoqué l'Afrique, non par négligence, mais en se basant sur un choix délibéré. En effet, nous avons toujours voulu réserver l'évocation de ce formidable continent à nos amis africains avec qui nous avons patiemment tissé des liens au cours de ces dernières années. C'est ainsi que nous avons décidé de consacrer les principales activités du dixième anniversaire de la Fondation Ling à la découverte de la pratique des soins en Afrique. Notre enthousiasme pour cette découverte a déjà porté ses fruits puisque nous avons pu y associer l'Association panafricaine pour l'art de Genève et la Fondation Claude Verdan à Lausanne pour une passionnante exposition que prépare la dynamique équipe du Musée de la main de Lausanne et qui s'y tiendra du 4 mai au 16 septembre 2001 : Traversée des mondes. ArtMédecine en Afrique. La qualité du thème de cette exposition à laquelle nous sommes associés lui vaut même de s'inscrire dans la programmation du volet régional Vaud-Valais du Festival national Science & Cité, placé sous le thème Traversées : à la rencontre des sciences.
 
Présenter l'Afrique et ses pratiques demande une certaine prudence. En effet, l'histoire nous a malheureusement plus d'une fois montré que l'intérêt que peut porter l'Occident à l'Afrique se solde par d'injurieuses spoliations. L'Occident a trop souvent eu la prétention d'avoir quelque chose à apprendre aux peuples africains pour finalement ne rester que dans une froide logique du prendre. Pensons à l'histoire de notre pharmacologie moderne qui doit beaucoup de sa gloire à la découverte de substances contenues dans les plantes exotiques2 sans pour autant que ces découvertes profitent aux citoyens des sols sur lesquels poussent ces plantes. Aujourd'hui, l'industrie pharmaceutique retire même des médicaments pourtant unanimement reconnus comme efficaces du marché africain, car ils ne sont plus rentables3. Mais après des décennies de colonisation, d'invasions culturelles toujours motivées par de <bonnes raisons> et pour de <bonnes causes>, après des décennies de <leçons reçues> par ceux qui prétendent <savoir> pour elle, l'Afrique se met en marche. Nombreux sont les Africains qui, aujourd'hui, décident de ne plus compter sur le monde occidental et sur ses soi-disant solutions efficaces. Ces hommes revendiquent au contraire haut et fort le fait de prendre le risque de trouver une solution africaine à l'Afrique... courageuse démarche que nous saluons et dont les Africains ne seront sans doute pas seuls à en sortir transformés.
 
Dans ce contexte de l'Afrique actuelle, nous avons voulu, en toute modestie, réunir quelques personnes d'Afrique et d'ici pour nous parler des soins en Afrique et des soins africains. En d'autre termes, nous avons simplement voulu accueillir l'Afrique avec la plus grande attention. Grâce à ces quelques textes, nous pouvons découvrir l'impressionnante faculté qu'a la médecine africaine de relier les personnes souffrantes à leurs proches ainsi qu'à leur société, d'assurer une véritable régulation sociale et culturelle. Ce savoir-faire et les techniques qu'elle utilise sont capables de faire pâlir les plus chevronnés de nos tenants de la médecine bio-psychosociale. C'est ainsi qu'Issiaka-Prosper Lalèyê nous fait l'honneur de nous présenter comment la médecine africaine intègre les différents aspects du sujet souffrant dans ce qu'il nomme l'homme-personne. Martin Sigam nous signifie aussi, de manière très claire, comment le <Nganga> rétablit l'harmonie sociale rompue par la maladie. Hermine Meïdo quant à elle nous présente de manière convain-cante la dynamique subtile de la notion du <ndou> dans le système des dettes symboliques chez les Bamilékés du Cameroun. Jean-Luc Richard, pour sa part, nous révèle les résultats d'une passionnante enquête qu'il a menée au Bénin sur les itinéraires thérapeutiques de cette population.
 
Mais il y a aussi l'Afrique vue d'ici avec le cortège de questionnements qu'elle peut susciter en nous et que Jean Martin énumère habilement pour nous. L'Afrique, c'est aussi la réalité des Africains vivant chez nous et qui, souffrants, sont confrontés à un univers de soins peu enclin à écouter la langue de leurs souffrances. Comme nous l'explique Franceline James, l'ethnopsychiatrie nous permet cependant de leur offrir un soutien plus adéquat en assurant, notamment, une place inaliénable à la culture de l'Autre jusque dans les soins que nous pratiquons chez nous. Enfin, Micheline Gilliéron, au rythme de ses trois tambours, nous donne la merveilleuse illustration d'une philosophie d'intégration acceptant la métamorphose qui surgit au contact de l'Autre.<

Références bibliographiques
1. Jung CG. Ma vie, souvenirs, rêves et pensées. 2e éd. Paris: Gallimard, 1973.
2. Dagognet F. Savoir et pouvoir en médecine. 1re éd. Paris: Institut Synthélabo, 1998.
3. Bulard M. Les firmes pharma-ceutiques organisent l'apartheid sanitaire. La nécessaire définition d'un bien public mondial. Le Monde Diplomatique 2000; janvier (N° 550): 8-9.

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